Intelligence collective : la leçon contre-intuitive de la mécanique quantique
Figer le fluent
Pendant des siècles, les sciences n’ont cessé de figer le fluent dans des concepts immuables.
Galilée affirme : « Le mouvement est comme rien. » Un objet en mouvement uniforme se comporte comme s’il était immobile. Le changement est traité comme s’il n’existait pas.
Laplace rêve d’un déterminisme absolu : connaître l’état présent de l’univers suffirait à prédire tout son futur. Le temps vivant est cristallisé.
C’est le grand projet réductionniste : réduire le singulier à l’universel, le fluent au fixe, la multiplicité des phénomènes à la loi unique qui les gouverne tous.
L’IA nous tend un miroir
L’intelligence artificielle incarne parfaitement cette logique.
Dans le deep learning, un million de photos différentes de chats deviennent un seul concept abstrait : « chat ». Les poids du réseau de neurones ne retiennent que ce qui est commun, universel. Tout ce qui était singulier — ce chat-là, dans cette lumière-là — s’efface. Une sorte de « géométral de toutes les perspectives ».1
L’intelligence artificielle naît d’une réduction : réduction du conflit entre la multiplicité des points de vue (les données d’entraînement) et la structure unique (le modèle). Réduction de l’étonnement — l’écart entre ce qui est modélisé et ce qui est observé — jusqu’à son minimum. Des milliards de descentes de gradient, itérées sans relâche. Jusqu’au gel complet.
L’IA fait explicitement ce que nous faisons implicitement depuis toujours. Car le langage procède de cette même réduction du divers à l’universel. « Je peux bien décrire tant que je voudrai le chat qui est devant moi, l’encercler dans des concepts allant du plus général au plus particulier (chat -brun – tigré – dans une rue ayant telles caractéristiques – et ainsi de suite), ma description pourra toujours s’appliquer à d’autres chats possibles tant que je n’aurai pas dit « Ce chat », en le désignant, ayant ainsi renoncé aux concepts pour une sensation »2, un vécu.
L’intelligence artificielle doit beaucoup au langage ; l’intelligence humaine aussi.
Le risque : la perte de l’âme
Mais cette réduction à l’universel se fait au prix d’un risque : celui de la perte de l’âme.
Car l’âme, c’est précisément ce qui résiste à la réduction.
Paul Valéry le disait déjà : il « reprochait aux passants munis du concept et du vocable « maison » de ne plus voir que la face archétypale de l’édifice, sans se laisser émouvoir par les angles, les ombres, les heures, les nuances de l’aube, le reflet des eaux, les affects attachés à la patine des moëllons. »3
Ne dit-on pas d’un pavillon moderne, livré clé en main, réalisant parfaitement le concept de « maison », qu’il est dénué d’âme ? Tandis qu’une maison de famille, avec ses traces singulières, sa patine, ses imperfections, en a une.
Le philosophe Jean-Pierre Lalloz écrit :
Considérons les lieux qu’on dit sans âme : aéroports, bâtiments administratifs, logements de fonction, centres commerciaux mais aussi espaces de loisirs, maisons neuves agréablement décorées et livrées clés en main, etc. Ils ont pour premier caractère d’être exactement ce qu’ils ont à être, de réaliser le concept qu’on en avait, de ne rien laisser à l’ambiguïté.4
L’âme, c’est la résistance au réductionnisme (scientifique et langagier).
Consentir à la perte de l’âme contre un gain d’intelligence ?
On pourrait se résigner et dire : « C’est le prix à payer pour l’intelligence. Pour être efficace, il faut réduire, simplifier, élaguer, trancher. »
Mais on ferait fausse route.
Car la science elle-même, en poussant sa logique réductionniste jusqu’à l’incandescence (coucou Prométhée!), a fini par sécréter son propre antidote.
L’antidote : la mécanique quantique
La mécanique quantique nous dit quelque chose d’étrange.
Avant la mesure, les différents états possibles d’un système se superposent.
Ce n’est qu’au moment de l’observation que la superposition s’actualise en une configuration particulière.
Et le résultat ? La théorie la plus précise, la plus prédictive, la plus féconde de toute l’histoire des sciences. Toute notre technologie moderne en est issue.
En refusant de réduire prématurément, la physique quantique a gagné en puissance.
La leçon pour les collectifs
Si les collectifs humains veulent être plus intelligents, ils doivent suivre la même voie.
Non pas trancher au terme d’un débat. Non pas voter pour réduire la diversité des voix à une position majoritaire. Non pas chercher le consensus qui efface les singularités.
Saint-Exupéry, en poète, l’avait compris :
« Je ne concilierai point. Car concilier c’est se satisfaire de l’ignominie d’un mélange tiède où se sont conciliées des boissons glacées et brûlantes. Et je veux sauver les hommes dans leur saveur. Car tout ce qu’ils cherchent est souhaitable, leurs vérités sont toutes évidentes. (…) Car la commune mesure de la vérité des scieurs de planches et de la vérité des forgeurs de clous, c’est le navire. »5
La commune mesure, c’est le navire. Non pas le compromis entre les perspectives, mais l’œuvre qui les porte toutes.
Superposer les points de vue. Maintenir les tensions fécondes. Laisser coexister les voix, même contradictoires.
Ne pas décider à l’avance quelle configuration sera la bonne. Laisser les voix interférer, et produire la pente du bateau vers la mer.
Ne pas trancher, c’est demander la victoire à la situation.
Miguel Benasayag et Angélique del Rey l’expliquent ainsi :
« On est efficace lorsque, en s’inscrivant dans ce qui constitue la situation, moins on en fait, plus on obtient. Dans la philosophie taoïste, ce principe est celui du « non-agir ». Il ne doit pas être entendu au sens de ne rien faire, mais au sens où l’action n’est pas le fait d’un sujet qui veut, qui agit pour mettre en œuvre sa volonté. Elle est bien plutôt le fait de la situation elle-même, agissante à travers les acteurs de la situation, à condition toutefois que ceux-ci ne bloquent pas les processus mais se laissent traverser par eux. C’est ce que signifiait le stratège Sun Tzu lorsqu’il disait que, dans la guerre, la sagesse veut qu’on « demande la victoire, non aux généraux, mais à la situation ». »6
L’œuvre collective
Ce qui émerge alors n’est pas une « solution optimale » calculée d’avance. C’est une œuvre collective :
- Singulière — reconnaissable entre toutes
- Co-créée — tous en sont les auteurs
- Contextuelle — différente selon les situations
- Irréductible — impossible à reproduire par un algorithme
Elle a une âme — parce qu’elle résiste à la réduction, maintient l’ambiguïté, porte les traces de toutes les voix.
Comme le navire de Saint-Exupéry : il n’est pas le compromis entre le scieur et le forgeur. Il est l’œuvre qui actualise, dans sa forme singulière, les vérités des uns et des autres.
***
Voilà le déplacement : renoncer à une conception réductionniste de l’intelligence collective, qui sursimplifie et fige.
Suivre la leçon de la physique quantique : superposer plutôt que réduire.
Maintenir les voix en tension féconde, sans les contraindre au compromis.
Laisser la situation — et non le modèle — actualiser l’œuvre.
Demander la victoire à la situation, et non aux généraux.
- M. Merleau-Ponty (dans Phénoménologie de la perception), cité par M.Bitbol dans Morphopoïèse ↩︎
- Délivrez Prométhée, Jérôme Deshusses ↩︎
- Morphopoïèse, Michel Bitbol ↩︎
- Le reste n’est que littérature sur l’âme, Jean-Pierre Lalloz ↩︎
- Citadelle, Antoine de Saint Exupéry ↩︎
- Eloge du conflit, Miguel Benasayag & Angélique del Rey ↩︎