Le cadre

Scientifique

Le plan incliné de Galilée : une rampe lisse et polie, munie d’une rainure. Une bille relâchée depuis le haut. Des clochettes placées à intervalles croissants pour sonner à intervalles de temps réguliers et ainsi vérifier que la distance parcourue par la bille augmente avec le carré du temps.

Le plan incliné est un exemple où l’homme impose un cadre expérimental pour que la nature (l’objet) réponde selon des lois mathématiques a priori. C’est une illustration concrète de l’intuition kantienne selon laquelle « les objets se règlent sur notre connaissance », et non l’inverse.

Galilée marque un tournant dans l’histoire de la science, où l’expérimentateur ne se contente plus d’observer la nature (approche aristotélicienne), mais construit activement des conditions pour tester des hypothèses. Cela préfigure l’idée kantienne que la connaissance scientifique repose sur des structures a priori (comme l’espace, le temps, ou la causalité) imposées par l’esprit humain.

Le flux de l’expérience est donc canalisé par cette carte probabiliste, comme un torrent dévalant un relief que l’agent a lui-même sculpté. Les gorges profondes de la carte figurent les futurs auxquels il croit fortement, ses illusions de stabilité. Mais il arrive que le flux déborde, et que le réel se rappelle à lui sous forme d’événements imprévus — non pas parce qu’un monde extérieur lui impose une contrainte, mais parce que sa carte elle-même craque sous l’excès de mouvement.

Ce que l’agent appelle « phénomènes » ne sont jamais des données brutes, mais déjà des stabilisations, filtrées par ses contraintes personnelles : ses ressources matérielles, ses instruments, son langage, sa culture, sa sensibilité, ses désirs. La mise à jour de ses croyances se fait toujours dans ce cadre, qui façonne la manière dont le flux est saisi et « objectifié ».

Quant aux phénomènes communs, ils émergent de l’intersubjectivité : ils résultent de l’ajustement mutuel des cartes des agents en présence. Les gorges et les crêtes de leurs cartes respectives se renforcent mutuellement en certains endroits, et s’annulent en d’autres, créant ainsi les conditions de possibilité d’une expérience commune. Là où leurs croyances se recoupent, ils entretiennent l’illusion d’un monde partagé et stable ; là où elles divergent, le flux réapparaît sous forme d’incertitude ou de désaccord.

De ce changement de perspective découlent des implications directes sur notre façon d’être et d’habiter le monde.

« Elle s’appuie contre les parois et attend les occasions. Car vient le jour où les occasions se montrent. Et l’eau nuit et jour inlassablement pèse. Elle est en sommeil en apparence et cependant vivante. Car à la moindre craquelure la voilà qui se met en marche, s’insinue, rencontre l’obstacle, tourne l’obstacle si c’est possible, et rentre en apparence dans son sommeil, si le chemin n’aboutit pas, jusqu’à la nouvelle craquelure qui ouvrira une autre route. Elle ne manque point l’occasion nouvelle. Et, par des voies indéchiffrables, que nul calculateur n’eût calculées, une simple pesée aura vidé le réservoir de vos provisions d’eau. »

Antoine de Saint Exupéry, Citadelle

Cela invite d’abord à une forme d’humilité : nos certitudes ne sont jamais des vérités absolues, mais des cristallisations provisoires. Mais cette humilité s’accompagne d’une responsabilité nouvelle : puisque nos cartes canalisent le flux, nous contribuons à produire la réalité que nous expérimentons. Ce qui semblait solide peut se fissurer, mais ce qui se fissure ouvre la voie à d’autres possibles. Nos cartes ne sont pas des prisons : elles sont plastiques, révisables, transformables. Vivre ensemble, dialoguer, transmettre ne consiste pas à imposer un territoire vrai, mais à co-produire une carte commune, toujours imparfaite, toujours révisable.

Ainsi, ce changement de paradigme n’est pas seulement épistémologique. Il est aussi éthique et existentiel : il nous invite à cultiver l’humilité, la responsabilité et la créativité, en apprenant à canaliser le flux plutôt qu’à nous cramponner à l’illusion du stable.

À cet effet, il convient d’encourager et d’encadrer l’intersubjectivité de telle sorte qu’elle ne vise pas la recherche d’un consensus, mais l’expression des contraintes propres à chacun, laissant à la situation cognitive — cette topographie d’ensemble — le soin de canaliser et de coordonner les actes des agents à travers ses propres voies d’intégration des contraintes.

L’élaboration de la théorie quantique en offre un exemple éclatant. Comme en témoigne la physicienne Mioara Mugur-Schächter :

Ainsi, la mécanique quantique s’est construite sous l’influence d’un cadre cognitif supra-individuel jouant le rôle d’organisateur implicite des efforts de chacun.

« On est efficace lorsque, en s’inscrivant dans ce qui constitue la situation, moins on en fait, plus on obtient. Dans la philosophie taoïste, ce principe est celui du « non-agir ». Il ne doit pas être entendu au sens de ne rien faire, mais au sens où l’action n’est pas le fait d’un sujet qui veut, qui agit pour mettre en œuvre sa volonté. Elle est bien plutôt le fait de la situation elle-même, agissante à travers les acteurs de la situation, à condition toutefois que ceux-ci ne bloquent pas les processus mais se laissent traverser par eux. C’est ce que signifiait le stratège Sun Tzu lorsqu’il disait que, dans la guerre, la sagesse veut qu’on « demande la victoire, non aux généraux, mais à la situation ».  »

Miguel Benasayag et Angélique del Rey, Eloge du conflit

De la même façon, les organisations d’aujourd’hui, confrontées à des défis inédits, doivent mobiliser cette intelligence de la situation, reconnaître les contraintes des parties prenantes aux conflits et transformer ces limites en leviers de créativité et de coordination.

La plupart des organisations continuent à fonctionner sur une vision classique : linéarité, causalité simple, prédictibilité, séparation nette sujet/objet.

Or la quantique montre un monde relationnel, indéterminé, intriqué, où l’observateur fait partie du phénomène.

Cette leçon, radicale, reste confinée aux laboratoires et aux technologies et n’a encore pas débordé sur les cadres mentaux qui régissent nos vies collectives.

Nos organisations en témoignent :

  • Elles sont souvent conçues comme des machines (prévisibles, contrôlables), alors que la réalité humaine est faite d’incertitude, de non-linéarité et d’interdépendances.
  • Les tensions, les contradictions, les incertitudes y sont vues comme des anomalies à corriger, plutôt que comme des ressources à explorer.
  • On valorise la “mesure neutre et objective” et l’illusion d’un pilotage en surplomb de la situation, alors que, comme en quantique, l’acte d’observer conforme déjà le système.

Si nous prenions au sérieux la révolution épistémologique introduite par la mécanique quantique :

  • Nous admettrions que le réel n’est pas une donnée brute, mais un tissu d’interactions, toujours partiel, toujours en construction.
  • Nous accueillerions l’incertitude comme une donnée normale, non comme une faiblesse.
  • Nous concevrions les organisations non comme des hiérarchies rigides, mais comme des écosystèmes relationnels où des “superpositions” d’états (doutes, points de vue divergents, potentiels non réalisés) sont reconnues et travaillées.
  • Nous assumerions que la responsabilité de l’agent (individu, équipe) est constitutive du réel collectif : chaque anticipation, chaque acte contribue au monde partagé.

« De Kant à Husserl, de la phénoménologie au QBism, se sont multipliés les arguments en faveur de la thèse que c’est nous qui « constituons » un domaine naturel ordonné et stable, à partir d’un corpus d’apparitions en flux incoercible. C’est nous qui le constituons en regroupant des moments de l’apparaître de manière à prêter à leurs ensembles ordonnés une forme de permanence et à les traiter comme autant d’objets durables de nos curiosités et de nos désirs. »

Michel Bitbol, Philosophie quantique