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Un monde sans nous ? Robots, capital et moment de vérité

Les robots humanoïdes ne menacent pas seulement des emplois : ils matérialisent un projet de monde sans nous. Ils nous font vivre un moment de vérité : accepter l’effacement de la singularité humaine au nom de l’efficacité, ou réintroduire le sujet — situé, irréductible, responsable — au cœur du travail et de l’organisation.

Publié le

07/02/2026

par

Hervé DORNIER

Le capital incarné

Nous vivons un moment de bascule. Le capital contemporain n’est plus seulement abstrait : il s’incarne désormais dans des robots humanoïdes, faisant craindre à beaucoup la disparition de leur emploi. Dans ce contexte, certains militent pour l’instauration d’un revenu de base. Mais celui-ci risque de devenir moins une émancipation qu’une indemnisation de notre mise à l’écart : des humains assistés, rendus obsolètes. En bref, des sous-humanoïdes.

L’effacement du sujet : une longue histoire

L’effacement du propre de l’humain dans le monde économique ne commence pas avec l’IA et la robotisation. Il plonge ses racines dans le geste fondateur de la science classique. Pour connaître le monde, celle-ci a neutralisé le point de vue à la 1ère personne du singulier. Ce geste a été fécond, mais il portait un implicite lourd de conséquence : l’idée qu’un monde peut fonctionner sans sujet, l’idée d’un monde sans nous, régi seulement par des lois, des processus.

Ce modèle a quitté la science pour devenir un modèle de gouvernement du réel. Aujourd’hui, le travail est organisé comme un système physique : indicateurs, procédures, optimisation, automatisation des décisions. Le bon fonctionnement exige que le sujet laisse à la porte de son domicile ce qui le touche personnellement, ce qui l’affecte singulièrement, ce qui n’est pas de l’ordre du fonctionnel.

La physique quantique a pourtant montré les limites radicales de cette ontologie. Elle a mis fin à l’illusion d’un monde connaissable indépendamment des conditions d’observation et d’engagement. Il n’y a pas de phénomène sans interaction, pas de savoir sans situation. Le réel n’existe pas “tout seul” : il est toujours relationnel.

"Bohr remarque par exemple que « (…) la situation qui se présente en physique nous rappelle (…) instamment cette ancienne vérité, que nous sommes aussi bien acteurs que spectateurs dans le grand drame de l’existence ». Quant à Heisenberg, il souligne à la suite de Bohr que « S’il est permis de parler de l’image de la nature selon les sciences exactes de notre temps, il faut entendre par là, plutôt que l’image de la nature, l’image de nos rapports avec la nature »."1

Le sujet n’est plus un spectateur extérieur ; il est partie prenante de la situation. On passe d’un monde qui fonctionne sans nous à un monde qui n’existe comme phénomène que dans des interactions.

Le capital, lui, persiste à vouloir un monde gouvernable sans autres sujets que ses détenteurs.

Capital incarné : le travail sans visage

Quand nous parlons de capital « incarné », nous voulons signifier que nous ne sommes plus face à une rationalité abstraite, mais à une rationalité matérialisée dans des dispositifs qui agissent. Robots, IA, chaînes logistiques autonomes, systèmes d’optimisation qui prescrivent le réel — ce sont des « lois de la nature » devenues des machines.

Dans ce cadre, le revenu de base apparaît comme la version sociale de la science classique : on neutralise le sujet humain pour que le système continue à fonctionner sans perturbation.

Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’un revenu de base qui compense l’exclusion, mais bien plutôt d’une inclusion du sujet dans le monde du travail. Inclusion d’un sujet non substituable, non interchangeable, parce que singulier, parce que situé, parce que responsable.

Noossoon : un dispositif post-classique

Noossoon, contrairement au management classique, ne cherche pas à éliminer les tensions au prix d’une neutralisation des points de vue singuliers.

Les conflits, les contradictions et les dissensus ne sont pas des dysfonctionnements à éliminer, mais des données fondamentales du réel. Là où le management classique cherche à unifier, Noossoon accepte la pluralité des points de vue. Là où l’organisation cherche à fermer les questions, Noossoon maintient des espaces où elles peuvent rester ouvertes.

En cela, Noossoon réintroduit le sujet là où il avait été méthodiquement effacé. Il fait du travail un lieu de parole engagée et de responsabilité collective.

Un moment de vérité

Face à un capital incarné, automatisé et sans visage, la libération de la parole au travail n’est pas un luxe. Elle est la condition pour que le travail redevienne un lieu habité — c’est-à-dire un lieu où le sens n’est pas pré-donné, mais se construit dans l’attention (S.Weil), le conflit assumé (M.Benasayag) et l’action située (A.Berque).

La physique quantique a mis fin à l’illusion d’un monde connaissable sans point de vue. Le capital automatisé, lui, persiste à vouloir un monde gouvernable sans sujets. L’inclusion du sujet au travail est alors l’équivalent existentiel de la rupture quantique : le refus d’un réel désincarné, d’un fonctionnement hors sol, d’une efficacité sans conscience.

Là où la science classique efface le sujet pour connaître, le capital contemporain l’efface pour fonctionner. Les robots humanoïdes, en incarnant cette menace ultime d’effacement du sujet, nous font vivre un « moment de vérité », ce moment de crise où chacun se révèle à lui-même : conformiste ou singulier.

  1. Michel Bitbol, En quoi consiste la ‘Révolution Quantique’? ↩︎
Benasayag M., Berque A., Bitbol M., Capitalisme, Revenu de base, Sartre J-P., Travail, Weil S.
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