Section 1

Constituer un collectif dont l’intelligence est supérieure à celle de ses parties, des espèces savent le faire, en témoignent les superorganismes que forment les fourmis ou les abeilles. L’intelligence collective des humains peine en revanche à dépasser celle de ses membres. Peut-être en raison de la logique dont nous usons pour prendre collectivement nos décisions.

Cette logique, c’est celle de Platon, reprise et amplifiée par Aristote. Fondée sur les principes de non-contradiction et du tiers exclu, elle n’admet pas qu’une chose puisse être ET ne pas être (principe de non-contradiction), ni qu’une troisième possibilité puisse exister (principe du tiers exclu). En d’autres termes, une chose est OU n’est pas, et rien d’autre. Et gare à celui qui osera prétendre le contraire : il sera taxé de relativisme, voire soupçonné d’avoir cédé à la post-vérité.

Cette intransigeance à l’égard du relativisme, nous la devons à Platon et Aristote qui en firent l’une de leurs cibles prioritaires. Selon le philosophe des sciences Michel Bitbol, leur réquisitoire « a façonné le destin de la philosophie en Occident. Dans son Théétète, Platon énonce ainsi la position de ses adversaires relativistes : « Rien n’existe en soi et par soi, mais tout se produit par un entrecroisement de relations (…) ; il n’y a rien qu’on puisse dire être individuellement lui-même et en lui-même, mais tout devient constamment pour un corrélatif, et, de toutes façons, le mot “être” est à éliminer. » Aristote reproche aux partisans d’une telle position de renoncer à toute perspective d’unité de l’être par-delà la pluralité des points de vue, et à la quête de stabilité par-delà l’impermanence du sensible. Il les accuse de rendre ainsi impossible le projet d’une connaissance éternelle et universelle du monde, c’est-à-dire d’une authentique épistémè. »1

Mais si le développement des sciences, notamment physiques, doit beaucoup à cette critique platonico-aristotélicienne du relativisme, la théorie scientifique la plus féconde jamais élaborée, à savoir la théorie quantique, manifeste que les adversaires de Platon avaient sans doute raison !

En effet, « depuis quelques années déjà, plusieurs philosophes de la physique ont remarqué à quel point il est facile de comprendre le symbolisme des théories quantiques si l’on admet que celui-ci dénote de pures relations sans jamais fixer ou identifier des termes entre lesquels s’établiraient ces relations. Pour Paul Teller [1986], les paradoxes que recèle la mécanique quantique lorsqu’elle est censée traiter des « états de systèmes physiques » se dissolvent presque immédiatement si on la comprend comme compte rendu d’un réseau de relations non survenantes2. (…) David Mermin [1998] et Carlo Rovelli [1997] ont ainsi réinterprété avec succès la mécanique quantique en admettant que : « Les corrélations ont une réalité physique ; ce qu’elles corrèlent n’en a pas » [Mermin] . »3

Cependant, la corrélation n’existe qu’au regard d’un tiers qui établit la relation. Loin d’être passif, ce tiers découpe dans le réel ce qui fait sens pour lui. Ce tiers n’est pas le tiers exclu auquel songeait Aristote. Il n’est pas une chose et son contraire, mais la condition de possibilité qu’une chose soit ou ne soit pas, par ses découpages dans le réel. Ce tiers exclu, c’est bien sûr chacun d’entre nous.

Entendons-nous bien : les découpages que nous faisons, nous les tiers exclus (qui, notons-le au passage, nous excluons nous-mêmes des relations que nous objectivons) ne sont pas arbitraires. Nous disons juste que plusieurs découpages peuvent être faits, dont certains sont contradictoires. Plutôt que de les rejeter, mieux vaut les considérer comme complémentaires, au sens bohrien du terme, c’est-à-dire relatifs à des contextes mutuellement exclusifs. C’est par exemple le cas de l’électron, qui selon le contexte expérimental est vu soit comme une onde soit comme un corpuscule, mais c’est aussi le cas du champignon, qui selon le contexte d’énonciation peut désigner un eucaryote, un légume ou encore une pédale d’accélérateur !4

D’ailleurs, selon Wittgenstein, nous ne pouvons « nous figurer aucun objet en dehors de la possibilité de sa connexion avec d’autres »5. Si une chose nous paraît exister en soi, c’est en raison du très grand nombre de configurations possibles de connexions.

L’espace tridimensionnel lui-même n’échappe pas à cette règle. Si celui-ci nous paraît exister en soi, c’est parce que chaque chose que nous distinguons suppose un arrière-plan invariant duquel la découper. L’espace est cet arrière-plan autorisant le plus grand nombre de connexions, de points de vue possibles. L’espace est une construction. Pour le mathématicien Raymond Poincaré « il est construit en tant qu’inventaire de nos possibilités de mouvement, et la géométrie euclidienne s’ensuit. (…) La géométrie euclidienne n’est ni une représentation passive d’une réalité extérieure ni un empilement de recettes : elle exprime de manière optimale la cohérence des mouvements accessibles à un être à la fois sensible et capable de motricité. »6

Non seulement l’espace mais la réalité tout entière « ne se donne jamais que comme corrélat immédiat ou médiat d’une conscience. Lorsque nous évoquons une réalité indépendante, nous faisons une opération d’auto-basculement, nous nous abstrayons de cette réalité que nous voudrions penser comme indépendante de nous. (…) Mais nous ne devrions pas oublier que cette opération d’abstraction n’est elle-même qu’un mouvement de notre esprit ! Dès lors nous sommes forcés de reconnaître que toute réalité à laquelle nous avons affaire ne se présente jamais que comme objet (positif ou négatif) d’un acte conscient. »7

Autrement dit, le processus d’objectivation ne consiste pas à dépeindre, à représenter fidèlement ce qui est ; c’est une création, en quelque sorte une œuvre d’art, une poièsis.

Antoine de Saint Exupéry ne s’y trompe pas lorsque, s’interrogeant sur l’acte créateur du poète, il écrit : « Quand je prends une image poétique j’observe qu’elle est constituée en général par deux éléments dissemblables liés entre eux par une articulation d’ordre logique. (…) Ces éléments n’ont pas un lien logique si évident que le terme de comparaison suffise à l’esprit. Il reste quelque chose d’inexpliqué dans cette conjugaison. Mais l’ensemble a été proposé comme logique à l’esprit, de même que deux images stéréoscopées, bien que dissemblables, ont été proposées comme représentant le même objet. L’esprit pour rétablir cette identité crée l’espace (ou la perspective). Dans le cas de l’image poétique, pour établir, pour valider le lien logique il crée aussi un univers. On se situe d’emblée, et sans le savoir, dans l’univers où ce lien est évident. Cet univers est total quoique non explicite. On ne sait même pas qu’il existe et cependant on le subit. Ou, plus exactement, on subit une certaine attitude vis-à-vis de cet univers non formulé et qui n’existe là derrière que comme caution. On est renouvelé, on fait partie d’une certaine civilisation neuve. »8

Section 2

Prenez cette image animée par exemple : que voyez-vous? Une femme qui tourne, qui danse en quelque sorte. Pourtant, objectivement, la danseuse n’est pas en rotation puisque c’est une image en deux dimensions. Mais vous avez créé autour d’elle un espace à trois dimensions pour que les images composant la séquence animée puissent figurer une danseuse en rotation.

Et voyez comme nous sommes captifs de la scène, voyez comme Saint Exupéry a raison quand il nous dit que nous la subissons : non seulement elle nous paraît tourner alors qu’elle ne tourne pas, mais de plus elle tourne dans un sens alors qu’elle n’en a pas !

En effet, certains voient la danseuse tourner dans le sens des aiguilles d’une montre, d’autres la voient tourner dans le sens contraire. Ceci est dû au fait que l’image est bistable : elle autorise les deux interprétations. On pourrait dire d’elle qu’elle est, avant que nous ne l’observions, en état de superposition comme le sont les QBits (quantum bit) d’un ordinateur quantique. Objectivement, la danseuse n’a pas de sens de rotation univoque (ni de rotation du tout, rappelons-le, puisque c’est une image en deux dimensions). Manquant de contexte, notre système cognitif décide au moment de l’observation d’un sens de rotation de façon semble-t-il arbitraire, ceci afin de « sauver le phénomène », de lui donner du sens (en l’occurence, celui d’une danseuse en rotation).

En situation d’incomplétude, nous suppléons au manque d’information sans en avoir conscience, de sorte que la scène fasse sens et qu’ainsi nous puissions anticiper son devenir et prendre, au regard de cette anticipation, des décisions. Imaginez qu’en lieu et place de la danseuse, vous n’ayez conscience que d’une succession d’images indépendantes, sans rapport les unes avec les autres, vous seriez comme le lapin pris dans les phares d’une voiture : sidéré, démuni, ne sachant quoi faire.

Ce processus en amont de la conscience, Alain Berthoz l’appelle la simplexité. Selon ce dernier, les organismes vivants ont trouvé des solutions élégantes et efficientes pour résoudre des problèmes complexes d’interaction avec l’environnement. Des solutions apparemment simples mais qui souvent exigent des détours et la mise en œuvre de mécanisme relativement compliqués. D’où le terme simplexe, contraction de simple et de complexe. Toujours selon Berthoz, «la partie essentielle de l’acte est l’anticipation, et notre cerveau est essentiellement une machine qui anticipe en créant des probabilités, qui simule la réalité avant d’agir dans le délai très bref qui précède l’action.»

La science ne fait pas autre chose : elle cherche à anticiper le devenir des phénomènes. A ceci près qu’elle formalise, qu’elle extériorise à travers le langage mathématique, ce que nous autres faisons de manière non consciente. Nous pouvons dire que nous faisons de la science comme autrefois Monsieur Jourdain faisait de la prose : sans le savoir. Mais nous faisons plus que cela, car la science, en modélisant, simplifie et élimine tout ce qui n’est pas strictement déterministe, à commencer par la subjectivité et le désir. Or, comme le fait remarquer Saint Exupéry, « Il est science de ce qui se répète. Mais [l’homme] s’échappe bientôt hors du chemin que [la] logique aura tracé car [il] changera de désir… ».9

Entendons-nous bien : ce n’est pas parce que je désire que la danseuse tourne dans l’autre sens qu’elle exaucera mon désir. Mais sachant que la réalité est une construction, je peux ajouter des éléments de contextualisation de sorte que la danseuse tourne dans le sens de mon désir. Là réside la clé du changement véritable.

Quelques traits de crayon additionnels suffisent en effet à changer le sens de rotation de la danseuse. C’est précisément par ce travail-là que nous pouvons changer le cours des évènements. Par la contextualisation, la réalité se montre sous un jour différent, et nos actions s’inscrivent alors dans ce nouveau « paysage ».

Cela, les hommes de pouvoir l’ont très bien compris et ils n’hésitent pas à user des médias pour que la réalité soit dépeinte dans le sens de leurs intérêts. C’est pourquoi, si nous désirons que les évènements épousent la pente de nos désirs et non les leurs, nous devons faire l’effort de recontextualiser les situations qui se présentent à nous. Sans ce travail réflexif, nous sommes agis par le paysage conformé par les discours dominants. Mais il ne s’agit pas de recontextualiser dans un sens opposé, ce que font les opposants en règle générale, car cela revient à rester dans le cadre de la logique aristotélicienne qui n’admet qu’une alternative, qu’une chose soit OU ne soit pas. Or, à l’image du sens de rotation de la danseuse, deux propositions opposées peuvent être simultanément vraies (la bi-stabilité autorise les deux interprétations), et fausses toutes les deux (objectivement, la danseuse ne tourne pas).

En nous opposant, le bateau ne risque pas de changer de cap…

Non, si nous désirons changer de bord, il nous faut user d’un langage qui nous fasse nous-mêmes « dérailler » de sorte d’échapper au monde que nous anticipons, que ce soit dans un sens ou dans l’autre! Il nous faut recontextualiser mais en ayant soin d’éviter de recourir à notre savoir. Or cela, c’est le propre de la parole symbolique qui articule le logique et l’analogique.

Section 3

Rappelons tout d’abord, en compagnie du philosophe et essayiste Jérôme Deshusses, ce qui distingue le logique de l’analogique:

« Il n’existe pas un seul concept, on le sait, qui n’ait son opposé et ne se définisse par lui. Haut et bas, pointu et creux, jour et nuit, constituent des couples, dont aucun membre ne peut être pensé séparément: ce sont des différences et chacune est toujours sous-entendue dans l’autre, l’univers n’étant en somme qu’un miroir où toute réalité prend appui sur son inverse exact, c’est-à-dire son image reflétée.

Dans les couples Haut-Bas et Pointu-Creux, tout le monde apparentera le Haut avec le Pointu et le Creux avec le Bas. La parenté est saisie en raccourci, avant son explication, si tant est que celle-ci, logiquement parlant, existe, et qu’on puisse dire en quoi, par exemple, ce qui est creux se rapporte à ce qui est bas plutôt qu’à ce qui est haut. Si nous rangeons les deux couples en colonnes :

CreuxPointu
BasHaut

nous pouvons dire que les termes sont reliés horizontalement par un rapport logique et verticalement dans un rapport analogique. La pensée analogique, du point de vue du raisonnement, est toujours fausse : elle consiste, lorsque deux choses ont un caractère commun, à supposer immédiatement qu’elles en ont d’autres ou qu’elles sont carrément identiques. C’est la pensée hâtive par excellence, qui est cependant le fond de la pensée proprement dite puisque l’esprit ne peut travailler que sur des ressemblances, donc des analogies : toute idée, et même tout élément de langage, est un concept général rassemblant les ressemblants : « maison, moi, chien » désignent toutes les maisons, tous les moi, tous les chiens, etc.
Mais ce qui se trouve à la base de la logique se retrouve plus loin qu’elle : si l’analogie forme l’essentiel de la pensée sauvage et de la pensée enfantine, et marque autant la genèse de l’individu que celle de l’espèce, elle resurgit lorsque l’explication raisonnée serait longue, ou impossible, et elle sert de recours tantôt comme raccourci, tantôt en vertu de son pouvoir de choc, qu’elle doit à ce raccourcissement même (d’où l’expression « raccourci saisissant »). Le sauvage et l’enfant peuvent penser que la lune est le soleil modifié, la poésie peut dire que « la lune est le soleil de la nuit » : ce qu’on prenait pour raison devient comparaison. L’analogie règne donc là où le logique ne règne pas encore, puis règne à nouveau lorsque le logique ne peut plus régner – dans les domaines de l’art et de la mystique. (…)
Et plus on aura de couples logiquement opposés mais analogiquement superposés, mieux la richesse signifiante des termes apparaîtra, à la faveur de celle des autres. Les concepts apparemment les plus étrangers entreront ainsi dans un rapport de résonance ou d’harmonie, comme un trait devient progressivement un dessin ou comme les notes d’un accord se justifient entre elles. »10

En usant d’une parole symbolique, nous nous situons dans un espace qui n’est pas l’espace neutre et uniforme décrit par la physique mais dans un espace à n-dimensions qui nous est propre et sur fond duquel les mêmes phénomènes se détachent, mais selon une perspective nouvelle. L’espace symbolique est à son créateur ce que le tunnel est à ces deux personnages, un contexte qui donne sens.

Les deux personnages sont de la même taille. Mais compte-tenu du contexte dans lequel ils s’inscrivent, le personnage en arrière-plan nous apparaît, à juste titre, plus imposant. Au regard du contexte, «cela fait sens».

La perspective symbolique a fort logiquement pour point de fuite le sens, car c’est le sens qui nous guide dans la composition des innombrables combinaisons possibles qu’offrent les analogies. Chaque analogie est passée à son crible : fait-elle sens? Nous hésitons. Nous nous disons qu’en un sens, oui. Mais qu’en un autre sens, non. Cette quête sans fin de la justesse fixe le cap et fait du sens un point de fuite, reculant comme l’horizon à mesure que l’on s’avance vers lui. Une quête sans fin mais opérative, car nous orientant dans le dédale de la pensée.

Le travail symbolique permet d’échapper au sens commun qui dérive de la logique mais il ne renonce pas pour autant à elle; simplement, il en fait un usage moins strict. Lors de ce travail, on s’autorise des incursions dans l’inconnu, tout en sachant qu’elles peuvent nous égarer. On explore, on s’aventure… jusqu’au moment où la pensée verbalise une idée qui nous délivre ! «Avant le mot, un conflit somatique, une trémulation privée de la maturité de l’acte; après le mot, une direction dans la conduite de l’existence. Et quand ce mot, justement, n’est pas disponible dans la langue? Vient le vers, ce «mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire» que le poète a pour mission de déposer en un site stratégique et organisateur des tensions, des malaises, et des manques.»11

Certes, la plupart d’entre nous ne s’estiment pas poètes. Pourtant nous l’avons tous été durant la prime enfance. Chacun d’entre nous a en effet composé un monde qui lui était propre jusqu’au moment où celui-ci a été arraisonné par celui des adultes. Qui a lu le petit prince de Saint Exupéry sait bien qu’avant d’être identifié comme un chapeau par les adultes, ce dessin représentait un boa ayant avalé un éléphant. Et qui a lu très attentivement le petit prince sait que s’il a préféré le dessin de la caisse à tous les autres dessins pour représenter son mouton, c’est parce que celui-ci était unique, donc irreprésentable.12

Vu sous cet angle, être poète n’est pas très compliqué : il suffit d’entrer en dissidence, de résister au sens commun, au sens dominant qui arraisonne et qui entend subordonner tous les autres sens au sien.

Mais « entrer en dissidence » ne signifie pas qu’il faille s’opposer frontalement au sens commun. Non, il s’agit bien plutôt de «cultiver son jardin» à travers les correspondances et de les mêler aux autres pour qu’elles se fécondent.

Section 4

On peut bien sûr renoncer à ce travail au motif qu’il nous éloigne d’un monde commun, d’un monde universel, d’un monde dont le sens soit le même pour tous. Mais alors on s’expose à la malédiction dont a été victime Darwin, et dont il témoigne dans son autobiographie :

« Jusqu’à l’âge de trente ans ou davantage, confie-t-il, je prenais grand plaisir à lire des poèmes de toutes sortes. Même jeune écolier, Shakespeare me ravissait, particulièrement ses pièces historiques. J’avoue également qu’autrefois, les tableaux ainsi que la musique, me procuraient un immense et un intense plaisir. Mais voilà maintenant de nombreuses années que je ne peux souffrir la lecture d’un seul vers. J’ai essayé, récemment, de lire du Shakespeare. J’ai trouvé cela insupportablement ennuyeux, à en avoir la nausée. (…) Mon esprit semble s’être transformé en une espèce de machine à réduire de larges collections de faits à des lois générales. Mais pourquoi cela aurait-il dû provoquer l’atrophie de cette seule partie du cerveau dont dépendent les penchants supérieurs, je n’arrive pas à le concevoir. (…) Perdre de tels penchants, c’est perdre le bonheur. Cela peut aussi nuire à l’intelligence, et plus vraisemblablement encore au caractère moral, car cela affaiblit la partie émotive de notre nature. »13

La poésie fait horreur au Darwin naturaliste. Elle provoque chez lui un trouble comparable à celui qu’éprouve le héros du roman La nausée de Sartre. Car la poésie a ce pouvoir de réintroduire du désordre, de la contingence, dans un monde structuré par les concepts et réglé par des lois et des théories (parmi lesquelles celle de Darwin). Elle peut aller jusqu’à faire voir le fluant, l’informe, l’absurde, le sans-fond sur fond duquel le monde se détache. Darwin ne supporte pas davantage les pièces historiques qui n’intéressent pas le scientifique qu’il est devenu, en vertu du fait que l’histoire ne se répète pas, qu’elle est imprévisible et fondamentalement liée aux sujets qui la font. Il est pareil au physicien auquel Raymond Poincaré attribue cette phrase : « Jean sans Terre a passé par ici : cela m’est bien égal, puisqu’il n’y repassera plus. » Quant à son rejet des tableaux et de la musique, il faut sans doute y voir le déni du pouvoir créateur de l’homme-artiste, déni de son pouvoir de faire voir ou entendre ce qui défie la raison.

Le Darwin naturaliste a perdu sa faculté de voir-sans-le-savoir . Il n’a plus l’intuition de l’énorme qui défie la raison. Il ne parvient plus à être absorbé, captivé, ravi par ce qui est en excès de ses catégorisations, de ses lois, de ses anticipations. Perdre cette faculté de voir-sans-le-savoir, c’est « perdre le bonheur » et n’avoir plus goût ni même raison de vivre. On vit encore bien sûr, mais comme un automate ou bien comme un zombie. Heureusement pour lui Darwin n’en est pas là puisqu’il témoigne de sa souffrance d’avoir perdu ses « penchants supérieurs». Cette souffrance14 est l’aiguillon qui peut l’inciter à remonter la pente, que le langage conceptuel, à son insu, lui a fait dévaler. Car la parole a une «pente naturelle qui la pousse du parleur vers ce dont il parle », vers ce qui au moyen des concepts a été objectivé. Le risque bien sûr c’est d’en rester prisonnier, le risque c’est que le langage pense à notre place. Il faut un usage des mots qui force «à remonter de la parole au parleur», de sorte que la parole pèse à nouveau, redevienne lourde de sens, grosse de ce qui aspire à naître.

Sans cette parole grosse de sens, le langage qui n’est plus que logique tourne en boucle sur lui-même, à l’image des discours que tiennent les personnages-astéroïdes au petit prince15, dont le plus emblématique est celui de l’alcoolique :

– Que fais-tu là ? dit-il au buveur (…)
– Je bois, répondit le buveur, d’un air lugubre.
– Pourquoi bois-tu ? lui demanda le petit prince.
– Pour oublier, répondit le buveur.
– Pour oublier quoi ? s’enquit le petit prince qui déjà le plaignait.
– Pour oublier que j’ai honte, avoua le buveur en baissant la tête.
– Honte de quoi ? s’informa le petit prince qui désirait le secourir.
– Honte de boire ! acheva le buveur qui s’enferma définitivement dans le silence.

Un discours dont les enchaînements sont logiques mais qui, bouclant sur eux-mêmes, confinent à l’absurde.

Les autres personnages, et particulièrement le business man, raisonnent un peu comme l’ivrogne, à ceci près que contrairement à lui, ils sont sans limite : le businessman peut accumuler à n’en plus finir de l’argent, l’artiste du succès, le politicien du pouvoir. Et s’ils continuent de souffrir en dépit de leur réussite, ils s’obstineront au motif que si la recette qui leur a socialement réussi «n’a pas encore produit l’effet désiré, c’est qu’il faut redoubler d’effort et de détermination dans son application»16. Et ainsi tourne le monde, de plus en plus vite, jusqu’à l’épuisement. L’alcoolique, dans son malheur, aura cette « chance » d’un jour toucher le fond, son corps ayant atteint ses limites. Ne pouvant plus compter sur lui, il décidera peut-être alors de s’en remettre à un ordre supérieur comme le font les Alcooliques Anonymes (AA). Pourra alors commencer la guérison, malheureusement sans garantie de succès, mais au moins un premier « pas de côté » à l’égard de la boucle vicieuse aura été fait.

A cet égard, les deux premières des douze étapes des AA, sont éclairantes :

  1. Nous avons admis que nous étions impuissants devant l’alcool – que nous avions perdu la maîtrise de notre vie.
  2. Nous en sommes venus à croire qu’une puissance supérieure à nous-mêmes pouvait nous rendre la raison.

Le célèbre anthropologue Gregory Bateson considérait que : «De la combinaison de ces deux étapes, il résulte une idée extraordinaire et à mon sens correcte : à savoir que l’expérience de l’échec ne sert pas seulement à convaincre l’alcoolique qu’un changement est nécessaire, mais elle est elle-même la première étape de ce changement. Être vaincu par la bouteille et en être conscient constitue en ce sens une première «expérience spirituelle». Le mythe de la maîtrise de soi du sujet est ainsi démoli par la mise en place d’un pouvoir supérieur.
En somme, je dirais que la sobriété de l’alcoolique est caractérisée par une variante tout particulièrement catastrophique du dualisme cartésien : la division entre l’Esprit et la Matière ou, en l’occurence, entre volonté consciente ou « soi » (self) et le reste de la personnalité. Le coup de génie [du fondateur des AA] fut de démolir la structuration de ce dualisme.»17

Bateson termine son étude sur l’alcoolisme par ces mots aux accents prophétiques : «Si nous continuons à opérer selon le dualisme cartésien : esprit contre matière, nous continuerons sans doute à percevoir le monde sous la forme d’autres dualismes encore : Dieu contre homme, élite contre peuple, race élue contre les autres, nation contre nation et, pour finir, homme contre environnement. Il est douteux qu’une espèce puisse survivre, qui possède à la fois une technologie avancée et cette étrange façon de concevoir le monde.»18

Confrontée aux crises climatique et énergétique, c’est l’humanité tout entière qui doit désormais s’engager sur la voie de la sobriété. Elle ne pourra le faire que si elle admet son impuissance à s’y engager de façon consciente et volontaire et que si elle consent à se soumettre à un ordre supérieur. Mais lequel?

Section 5

Le sens, pardi ! Mais le sens évoqué plus haut, celui vers lequel converge les lignes de fuite de la perspective symbolique; pas un sens qui puisse être saisi de n’importe où, n’importe quand et par n’importe qui; pas un sens absolu autour duquel nous graviterions et que nous serions en mesure de clarifier en partageant nos points de vue. Car, nous l’avons dit : le sens excède toujours le sens commun. Il est à ce dernier ce que les branches sont au tronc de l’arbre : des dissidences, des écarts, des pas de côté. «La poussée vers le sens n’est possible que sur fond de l’omniprésence du non-sens, tout comme la lumière n’apparaît que par contraste avec l’obscurité. Il faut donc savoir faire bon accueil à l’invitation lancée par Albert Camus, de « soutenir le pari déchirant et merveilleux de l’absurde ».»19

C’est donc sur fond des contradictions, du non-sens, de l’absurde ressenti par chacun dans sa situation de vie, que peut naître l’ordre supérieur auquel nous soumettre, pour autant évidemment que nous fassions l’effort de faire sens de ce qui n’en a pas. Pour autant donc que nous exprimions notre refus du sens commun, du sens dominant quand celui-ci heurte notre sensibilité et que quelque chose cherche à se dire à travers nous.

Le sens ne fait pas débat car il n’y a pas lieu de débattre de ce qui est polémique par essence. Pas de débat pour savoir ce qui fait sens. Nous exprimons simplement nos dissidences; nous ne cherchons ni à nous opposer, ni à concilier des positions contradictoires. Nous nous en remettons à la dynamique qui veut qu’à chaque fois que notre sensibilité nous alerte, nous cherchions à exprimer de la façon la plus juste ce qu’elle tente de nous dire. Et ainsi, de refus en refus, c’est la trajectoire de chacun qui se dessine dans l’espace symbolique, en se distanciant toujours de celle des autres, déployant ainsi une nuée de trajectoires, pareilles aux branches de l’arbre.

Ces paroles dissidentes restent toutefois unies, car elles partagent l’essentiel, à savoir leur quête de l’indiscible, c’est-à-dire du sens qui cherche à travers elles à se dire. Un sens qui est universel en ce sens que nous l’éprouvons tous dans notre chair, ou plutôt dont nous éprouvons tous le manque dans certaines situations et à certains moments de notre vie. Un universel concret donc, qui se distingue de l’universel abstrait, comme l’est par exemple la vitesse de la lumière. Un universel que nous éprouvons parce qu’il échappe à toute définition, à toute énonciation, à toute parole qui ne soit dissidente. Le sens, c’est ce qu’on en dit quand on dit ce qu’il n’est pas. C’est sur fond du non-sens que le sens se détache. Et sur fond du non-sens se déploie un espace symbolique qui loin de nous diviser nous unit, coordonne nos actes, à la façon dont un superorganisme coordonne ses parties : par stigmergie.

Un collectif stigmergique est un système au sein duquel « des individus (…) qui n’ont pas la faculté de penser la totalité de la construction dans laquelle ils sont pourtant engagés, qui n’obéissent pas aux ordres d’un planificateur de rang supérieur et dont la simplicité comportementale est sans rapport avec la complexité des réalisations qu’ils produisent, parviennent néanmoins à coordonner de façon indirecte leurs efforts à partir des effets directeurs des traces que leur activité individuelle laisse dans l’environnement. »20 La fourmilière en est un parfait exemple, les fourmis se coordonnant au moyens des phéromones qu’elles déposent sur leur passage.

Nous autres les humains « communiquons en grande partie de manière stigmergique, mais au lieu de marquer un territoire physique au moyen de phéromones ou d’autres types de signaux visuels, sonores ou olfactifs, nous laissons des traces symboliques.»21

Le risque avec ce type de coordination, c’est celui de tourner en rond, à l’image des fourmis quand au hasard de leur périgrinations elles ont formé un cercle et qu’elles se suivent les unes les autres, jusqu’à l’épuisement. Le « moulin de fourmis », c’est ainsi qu’on l’appelle, n’est pas sans rappeler la boucle logique des hommes-astéroïdes… De même que la colonie doit sa survie aux fourmis dissidentes qui, s’écartant des traces de phéromone laissées avant elles, font dévier la colonie, les collectifs humains doivent leur survie aux paroles dissidentes. Et si parfois les hommes sont tentés par l’autoritarisme au nom de l’efficacité (nous l’avons vécu lors de la crise covid), c’est parce qu’ils ne se savent pas prisonniers d’une « spirale de la mort » (autre nom donné au moulin de fourmi) qui les conduit au suicide collectif.

Résumons-nous :

Pour éviter le suicide collectif, nous devons exprimer notre refus : refus du sens qui s’impose du dehors et que l’on ressent plus ou moins confusément comme absurde. Exprimer son refus, ce n’est pas s’opposer ni même concilier, c’est se livrer à un travail d’écriture symbolique lors duquel on explore des voies nouvelles de façon à dire ce qui cherche à se dire et ne l’a pas encore été. C’est donner forme à une parole qui pèse, lourde de sens. Puis c’est la faire exister dans un espace commun, celui du collectif. Chaque parole est ainsi ingérée, digérée, et dans une certaine mesure métabolisée par le collectif qui se déploie à la façon d’un arbre. Et l’on s’étonnera de la sagesse de ce collectif-là au sein duquel les hommes ne s’affrontent pas, vivent en grande intelligence, sans soupçonner que la dissidence en est le chef d’orchestre…

Section 6

Mais alors, que reste-t-il du chef dans ce collectif-là si le chef est l’insubordonné? Réponse : il est garant de l’unité. Sans lui point d’unité tangible, et sans unité tangible point d’unité plausible vers laquelle tendre. On peut l’imaginer comme tenant « à la main un grand nombre de ballons. Chacun des ballons a sa propre poussée et sa propre force ascensionnelle. »22 La structure pyramidale se retrouve en quelque sorte inversée, comme basculée cul par-dessus tête.

Contrairement au dirigeant classique, le chef ne se tient pas au-dessus de ses collaborateurs, mais en dessous. Il n’est pas le premier de cordée mais le dernier. Il n’est pas « celui qui sauve les hommes », c’est au contraire « celui que les hommes sauvent », dit Saint-Exupéry. Il est «celui qui a besoin de nous. Un besoin ardent. Celui qui ne peut pas se passer de notre concours, qui sollicite non seulement notre effort dans la cordée, mais notre invention perpétuelle, celle qui nous change en créateurs, de force, parce qu’il a besoin de nos inventions. »23

Sa mission n’est pas de faire valoir ses vues ou celles de ses supérieurs auprès de ses collaborateurs, ni de se faire obéir par eux, mais de permettre à la dissidence de s’exprimer de sorte que des chemins compossibles, intégrateurs des refus de chacun, puissent émerger et métaboliser, à l’image du tronc et des grosses branches de l’arbre.

Il continue de décider bien sûr. Mais son autorité est d’autant plus grande qu’il décide de moins en moins. Car qui fait preuve de la plus grande autorité sinon l’auteur? Et l’auteur, ce n’est pas lui mais la situation cognitive, l’espace symbolique issu des refus exprimés par chacun. « Dans la philosophie taoïste, ce principe est celui du «non-agir». Il ne doit pas être entendu au sens de ne rien faire, mais au sens où l’action n’est pas le fait d’un sujet qui veut, qui agit pour mettre en œuvre sa volonté – selon, justement, la logique des moyens et des fins. Elle est bien plutôt le fait de la situation elle-même, agissante à travers les acteurs de la situation, à condition toutefois que ceux-ci ne bloquent pas les processus mais se laissent traverser par eux. »24 C’est ce que signifiait le stratège Sun Tzu lorsqu’il disait qu’il faut «demander la victoire à la situation», c’est-à-dire à ce «tout» qu’est le paysage symbolique dans chacune des parties qui compose le collectif, et non aux chefs, fussent-ils des génies.

C’est précisément ce que firent, sans en avoir conscience, les inventeurs de la théorie quantique. En effet, selon la physicienne Mioara Mugur-Schächter, « ceux qui se sont attelés à la tâche de représenter les microsystèmes et leurs états d’une façon qui puisse être tolérée à la fois par l’essence de la mécanique newtonienne et par la théorie macroscopique des champs électromagnétiques, se sont trouvés confrontés à une situation cognitive qui, à l’époque, était sans doute inusuelle à un point tel que l’effort nécessaire d’innovation dépassait de loin les facultés d’une seule intelligence. Et même les capacités d’un seul génie. Mais d’autre part cette situation cognitive singulière imposait plus ou moins implicitement des restrictions tellement contraignantes que celles-ci ont agi comme un moule commun qui a assuré un grand degré d’unité entre les résultats des différentes approches. C’est la situation cognitive qui a orchestré la construction de la mécanique quantique. Placée sur un niveau supra individuel, intersubjectif, elle a remplacé d’une manière implicite le contrôle unificateur conceptuel-logique qui d’habitude fonctionne explicitement à l’intérieur d’un seul esprit novateur. Omniprésente d’une manière extérieure et neutre, elle a agi comme un organisateur et un co-ordinateur. »25

Section 7

Et d’ajouter : « C’est la raison pour laquelle, jusqu’à ce jour, le formalisme quantique est ressenti comme si peu compréhensible, même par les physiciens et théoriciens qui l’ont longuement pratiqué et y ont réfléchi à fond. »26

Est-ce à dire qu’ils ne pourront jamais le comprendre? Bien sûr que non. Cela signifie qu’en l’état de leurs présupposés les plus fondamentaux, ils ne peuvent en saisir intuitivement le sens.

Mais comment pourrait-il en être autrement quand l’arrière-plan symbolique sur fond duquel le scientifique occidental interprète les phénomènes et échaffaude ses théories est la «Nature» (ou le «Réel») qu’il se donne pour mission de dévoiler, à l’image de cette statue d’Ernest Barriast symbolisant «La Nature se dévoilant devant la science»?

LA NATURE se dévoilant devant la science, d’Ernest Barriast

Heureusement, sous les coups de boutoir des paradoxes de la physique quantique (non-localité, superposition d’état, intrication), cet arrière-plan symbolique est en train de fissurer, laissant passer à travers elle des tentatives avancées de saisir intuitivement ce que la mécanique quantique a à nous dire. Parmi elles, celle de Michel Bitbol qui voit dans la compréhension de la théorie quantique l’opportunité d’articuler deux façons de se tenir dans l’existence que tout semble opposer. Il écrit :

« En Occident, après Aristote, la connaissance (Épi-stémè, littéralement « se tenir au-dessus ») vise à se frayer une voie vers l’être à travers l’écran du paraître, à chercher les structures et les lois invariantes par-delà le courant du devenir, en somme à se tenir au-dessus de ce qui arrive afin d’en contempler l’essence éternelle. Et l’action se donne pour but de maîtriser, et de canaliser à notre profit, le champ des phénomènes dont le principe est ainsi contemplé. Mais au sud et à l’est de l’Asie, après Nāgārjuna et d’autres penseurs, la connaissance (Vidyā, littéralement « le voir ») repose majoritairement sur le principe de la résonance avec ce qui advient, de la participation plutôt que de la prise de distance, d’une pure « vision » inséparée de son visible, d’un éclat d’apparaître allégé de ses projections perceptives et intellectuelles. Quant à l’action, elle vise surtout à se délivrer des pulsions de maîtrise, à s’inscrire dans ce qui vient sans rien viser d’autre que l’inscription elle-même, à se libérer de l’attachement à ce « soi » qui demande à profiter. »27

En réalité, ces deux attitudes ne s’opposent pas. Elles sont orthogonales l’une à l’autre et sont complémentaires au sens bohrien du terme : elles sont certes mutuellement exclusives comme le sont le vrai et le faux, le jour et la nuit, la réalité et le songe. Mais loin de s’opposer et de s’affronter, elles sont les fils de chaîne et de trame, perpendiculaires l’un à l’autre comme le sont le logique et l’analogique, permettant de tisser la toile du monde que nous habitons.

Aussi, sans doute faut-il renverser l’allégorie d’Ernest Barriast : nous ne levons jamais un coin du voile du Réel, pas plus que dame Nature ne se dévoile devant nous; elle se laisse deviner en épousant le voile que nous lui tissons au moyen des mots.

La Vierge Voilée, de Giovanni Strazza

L’attitude occidentale privilégie les enchaînements logiques, la causalité stricte dans un temps linéaire et un espace tridimensionnel fixe et absolu. L’attitude orientale privilégie les chemins sinueux au gré des correspondances qu’elle compose avec le cœur, dans l’instant présent et dans un espace symbolique mouvant et relatif. La première, objectivante, va du parleur vers ce dont il parle, la seconde, poétique et sensible, remonte du monde objectivé à la source, à l’auteur-compositeur. La première a donné la voie du Héros, de l’agir dans le savoir, la seconde la voie du Tao, du non-agir dans le non-savoir, c’est-à-dire de l’agir intuitif qui compose avec le paysage

La voie du héros est souvent tragique. S’il ne prend pas conscience de son pouvoir créateur, il demeure prisonnier de la toile symbolique arraisonnée par les adultes. C’est elle, nous l’avons vu, qui donne sens et le pré-oriente dans la vie. Et quand bien même il ferait en sorte de lui échapper, à l’image d’œdipe, la fatalité s’acharnerait encore sur lui. Pour que cesse la malédiction, pour que ce qui se trame derrière son dos cesse d’aller contre sa volonté, notre héros doit se rendre aveugle au monde, à l’image d’œdipe s’arrachant les yeux, et doit reprendre le fil de son histoire interrompue précocement lorsque le sens commun, le monde des adultes , a fini par avoir raison de son monde propre . Il doit reprendre le « flambeau poétique apte à éclairer ses itinéraires à venir ». Par ce travail de composition, il peut espérer déjouer le sens qui s’imposait à lui. Et pourvu qu’il cesse de vouloir parvenir à ses fins par des moyens que sa raison lui dicte, pourvu qu’il lâche prise et consente à se laisser agir par le paysage symbolique nouvellement composé, il échappera au destin qui s’acharnait sur lui.

Il n’est peut-être pas innocent que le mot «texte» ait pour origine latine «textus», qui signifie tissu ou trame. Par l’écriture symbolique, le destin de l’humanité se trame. N’en déplaise à Elon Musk, ce n’est pas de navettes spatiales dont nous avons besoin pour nous sauver, mais de navettes à tisser…

Déploiement

NOOSSOON vous propose d’embarquer dans l’une d’entre elles. A son bord, vous expérimenterez un dispositif visant à articuler l’attitude objectivante et l’attitude poïétique de sorte qu’émerge, au sein de l’équipage, une intelligence digne d’un superorganisme, dépassant de beaucoup celle de ses membres.

Vous aurez ensuite l’opportunité, si vous le souhaitez, d’intégrer la flotte et de piloter votre propre navette. Votre mission : initier des professionnels de l’accompagnement, des cadres dirigeants, et des chefs de service au dispositif, pour qu’à leur tour ils le déploient chez leurs clients ou au sein de leurs propres équipes.

Vous avez des questions sans doute. Posez-les dans le groupe facebook NOOSSOON ou bien prenez rendez-vous pour un entretien à distance. Nous nous ferons un plaisir de vous répondre.

Nos navettes à tisser le Réel
Notes
  1. Nagarjuna. Mettre fin aux controverses – Michel Bitbol ↩︎
  2. Non sur-venantes, c’est-à-dire non secondaires, non dérivables des objets qu’elles mettent en relations, mais au contraires premières, desquelles dérive l’idée que nous avons affaire à des objets. « C’est ce que suggère par exemple le premier Wittgenstein, selon lequel nous ne pouvons « […] nous figurer aucun objet en dehors de la possibilité de sa connexion avec d’autres » [Wittgenstein, 1993, p. 34]. L’autonomie des choses et des propriétés n’est donc à ses yeux qu’un faux-semblant dû au nombre illimité de possibilités de connexions qui les définit : « La chose est indépendante en tant qu’elle peut se présenter dans toutes les situations possibles, mais cette forme d’in-dépendance est une forme d’inter-dépendance avec l’état de choses, une forme de non-indépendance » [ibid.] . Autrement dit, l’indépendance des choses et propriétés est le nom que nous donnons à l’ouverture indéfinie des réseaux d’interdépendance où ils peuvent entrer. » La mécanique quantique comme théorie essentiellement relationnelle, Michel Bitbol ↩︎
  3. Ibid.  ↩︎
  4. Voir à ce propos Le tournant conceptuel quantique, par Massimiliano Sassoli de Bianchi ↩︎
  5. La mécanique quantique comme théorie essentiellement relationnelle, Michel Bitbol ↩︎
  6. Michel Bitbol, dans Le monde quantique – Les débats philosophiques de la physique quantique, sous la direction de Bernard d’Espagnat, Hervé Zwirn. Editions Matériologiques. ↩︎
  7. Ibid. ↩︎
  8. Carnets, Saint Exupéry ↩︎
  9. Citadelle, Saint Ecupéry ↩︎
  10. Délivrez Prométhée, Jérôme Deshusses ↩︎
  11. MORPHOPOIESE Michel Bitbol Phréatique, n°74-75, 1995 ↩︎
  12. «Cette invisibilité du réel est le propre de l’objet réel qui demeure, proprement inconnaissable, inappréciable. Et toute duplication du réel ne serait que « fausse duplication » et « leurre ». Pourquoi? Parce que précisément sa singularité empêche toute représentation du réel, toute connaissance ou toute appréciation « par le biais de la réplique. » », Marc Alpozzo à propos du Réel selon Clément Rosset ↩︎
  13. Darwin, cité dans Small is beautiful, de E.F. schumacher ↩︎
  14. Cette souffrance, le mathématicien Grothendieck l’évoque en ces termes dans La clef des songes : «J’ai de bonnes raisons de penser que le sentiment de souffrance qui si souvent accompagne le travail créateur, ressenti comme un frein malencontreux à la création, est toujours dû à un état de résistance intérieure contre la création : c’est une « souffrance de frottement » indicatrice d’un puissant freinage inconscient, d’une division dans celui qui crée. C’est la division et c’est le frottement entre celui qui acquiesce à la foi et à la volonté créatrices, et celui qui s’y refuse. Plus précisément, c’est la division entre celui qui veut connaître (qui créé connaît et qui découvre crée…), et celui qui craint de connaître et qui s’arc-boute de toutes ses forces, avec une énergie parfois désespérée (et presque toujours avec succès…), contre la connaissance sur le point d’apparaître. Je crois que tant que ce conflit n’est pas résolu, tant que « celui qui a peur » n’a pas été clairement vu, et de ce fait même n’a été clairement séparé de celui que ne retient aucune peur dans son élan de connaissance ou dans sa soif de vérité – aussi longtemps la connaissance elle même, fruit intérieur de la création, garde le sceau de cette division violente et profonde qui avait marqué sa naissance ; tel un enfant qui resterait marqué de l’état de division de sa mère quand celle-ci l’a conçu, porté et enfanté, alors qu’une partie puissante de son être s’insurgeait contre les œuvres obscures du corps et contre ce qui allait naître…» ↩︎
  15. Dans l’ordre : le roi, le vaniteux, le buveur, le businessman, l’allumeur de réverbères, le géographe. ↩︎
  16. Faites vous-même votre malheur, Paul Watzlawick ↩︎
  17. Vers une écologie de l’esprit I, Gregory Bateson ↩︎
  18. Ibid. ↩︎
  19. Nagarjuna. Mettre fin aux controverses – Michel Bitbol ↩︎
  20. La stigmergie : un concept fécond pour pense l’intelligence collective (openedition.org, Samuel Chaîneau ↩︎
  21. LE VIRTUEL ET LES TROIS CERVEAUX | Pierre Levy’s Blog (pierrelevyblog.com), Pierre Levy ↩︎
  22. Small is beautiful, de E.F. schumacher ↩︎
  23. La morale de la pente, Antoine de Saint Exupéry ↩︎
  24. Eloge du conflit, Miguel Benasayag et Angélique del Rey ↩︎
  25. (PDF) L’INFRA-MÉCANIQUE QUANTIQUE, INDÉTERMINISME, NON-LOCALITÉ Mioara Mugur-Schächter (researchgate.net), Mioara Mugur-Schächter ↩︎
  26. Ibid. ↩︎
  27. Nagarjuna. Mettre fin aux controverses – Vigrahavyavartani. Editions du Cerf. Michel Bitbol. ↩︎