Dans cet article, publié dans Les Numériques :
, une phrase retient l’attention :
«L’accélération de certaines tâches élève les attentes générales en matière de rapidité, ce qui renforce la dépendance aux outils d’IA».
Cette structure est typique du cercle vicieux.

Cette boucle de rétroaction positive rappelle celle du buveur du Petit Prince de Saint Exupéry :
– Que fais-tu là ? dit-il au buveur, qu’il trouva installé en silence devant une collection de bouteilles vides et une collection de bouteilles pleines.
– Je bois, répondit le buveur, d’un air lugubre.
– Pourquoi bois-tu ? lui demanda le petit prince.
– Pour oublier, répondit le buveur.
– Pour oublier quoi ? s’enquit le petit prince qui déjà le plaignait.
– Pour oublier que j’ai honte, avoua le buveur en baissant la tête.
– Honte de quoi ? s’informa le petit prince qui désirait le secourir.
– Honte de boire ! acheva le buveur qui s’enferma définitivement dans le silence.
Au final, c’est la bouteille qui finit par se rendre maître du buveur, tout comme l’IA se rend maître du codeur. Pourtant l’IA, pas davantage que la bouteille, n’a de mauvaise intention. C’est simplement qu’elle s’insère dans une boucle de rétroaction positive qui amplifie les écarts au lieu de les corriger.
Bateson le dit explicitement dans son analyse de l’alcoolisme1 : la relation n’est pas causale-linéaire (boire cause la dépendance), mais circulaire et escaladante. Boire offre un soulagement illusoire, mais cela élève la tolérance, rendant la sobriété plus anxiogène – d’où « plus de boire » pour compenser. Le système s’emballe, jusqu’au blackout du buveur.
De même pour l’IA chez le programmeur : coder avec l’IA accélère les tâches (génération de code, débogage instantané), soulageant le stress immédiat de la deadline. Mais cela élève les attentes (internes : « je peux faire plus » ; externes : « livrables plus ambitieux »), augmentant la dépendance – d’où plus d’IA pour gérer le volume accru, jusqu’au burn-out du codeur.
Au cœur de cette accélération : « le désir que ça change », la soif d’altérité, qui transcende la simple survie.
Bateson opposerait ici les rétroactions négatives (homéostatiques, comme un thermostat qui stabilise la température pour survivre) aux positives qui amplifient pour changer, innover, mais risquent l’emballement. La survie est « juste bonne » à maintenir l’équilibre – utile, mais terne. L’humain, lui, aspire à l’altérité : l’autre état (ivresse pour le buveur, « flow » hyper-productif pour le codeur).
L’article des Numériques (relayant l’étude de la Harvard Business Review) le pointe : les codeurs « rêvent d’aller plus loin », ressuscitant des projets oubliés, élargissant leur scope. C’est un désir profond d’expansion – malheureusement piégé dans une symétrie compétitive (« moi versus l’outil », « moi versus les limites du code », « moi versus mes propres limites »).
L’altérité se trouve piégée dans une relation duale sujet-objet, maître-esclave où le maître véritable n’est ni le sujet ni l’objet (ni le buveur ni la bouteille, ni le codeur ni l’IA) mais le cercle vicieux au cours duquel le sujet passe de la fierté (je suis maître de la situation) à la honte (je ne maîtrise plus rien, je suis un imposteur).

Pour sortir de ce cercle vicieux, qui nous concerne tous à des degrés divers, et ainsi accéder à l’altérité véritable (et non à notre ego déguisé en superman/woman), il est nécessaire de suspendre nos anticipations.
Car toute anticipation est déjà une forme de projection possessive : on pré-décide ce que l’autre (ou le réel) devrait être, on le capture. L’anticipation est une capture en amont, parce qu’elle pré-structure l’apparaître selon un cadre pré-établi (attentes, concepts, désirs). Ce faisant, on croit pouvoir se rendre « maître et possesseur » de la bouteille, de l’IA, de la situation, et in fine de la nature…2, puis on échoue lamentablement, comme le montre notre impuissance à maîtriser le climat.
Mais comment échapper à cette capture qui intervient en amont de l’apparaître, en amont de la conscience de soi et du monde ?
C’est, par définition, impossible depuis soi. Car le « soi » n’est pas une instance séparée de l’anticipation qui pourrait choisir de la suspendre : il en est le produit. « Décider de ne plus anticiper » est encore une anticipation — la projection d’un état futur (un moi libéré) au moyen de la faculté même dont on cherche à se libérer. C’est le baron de Münchhausen qui se tire par les cheveux pour s’extraire du marécage.
C’est en revanche possible depuis un tiers qui n’est ni le buveur ni la bouteille, ni le codeur ni l’IA, ni le sujet ni l’objet, ni le maître ni l’esclave. Ce tiers, c’est l’entre-deux de nos refus, c’est l’entre-deux de nos ni-ni.
Certes, nous ne pouvons pas ne pas anticiper. Mais nous pouvons en revanche refuser en toute conscience que nos anticipations aient le dernier mot. C’est ce qu’exprime l’entre-deux de nos ni-ni, de nos refus. Cette double négation qui suspend les positions symétriques (moi vs toi, possession vs rejet) permet d’ouvrir un espace tiers, non appropriable, où l’altérité peut enfin se manifester sans être capturée.
Dans le bouddhisme Madhyamaka (Nāgārjuna et ses successeurs), la « Voie du Milieu » est précisément construite sur ce genre de ni-ni radical. Elle ne vise pas à nier le monde, mais à déconstruire l’attachement à des positions extrêmes qui bloquent l’accès à la vacuité – une vacuité qui n’est pas vide de tout, mais vide de substance propre, donc pleine de « coproduction en dépendance »3.
Cela ouvre un espace où l’altérité n’est pas « dehors » (à posséder), ni « en moi » (à projeter) ; elle advient dans l’entre-deux suspendu par le ni-ni.
Le ni-ni est une forme active du lâcher-prise : il consent à l’altérité en renonçant à la maîtrise (« maître et possesseur ») et permet une troisième voie collective : non un compromis où chacun perd un peu, mais une co-création où le « nous » émerge sans effacer les singularités.
Ce ni-ni n’est pas passif ; il est une pratique vigilante de la vacuité créatrice – un consentement actif à ce qui n’est ni moi ni toi, mais le mouvement par lequel un « nous » advient. C’est, à notre sens, la forme la plus radicale et la plus douce de l’amour non possessif, de l’amour inconditionnel.
Le monde n’est plus en face de nous, ou sans nous (le monde-sans-nous objectivé par la science), mais toujours avec nous, co-phénoménalisé par nos limites mêmes, par nos refus conscientisés.
C’est cet espace, cet « entre-nous » que Noossoon cherche à déployer.
Comment ? En donnant la possibilité à chacun d’exprimer ce qui dans la situation résiste à ses anticipations, à ses attentes, à ses désirs — ce qui ne rentre pas dans le cadre, ce qui déborde, ce qui gêne. Non pas pour résoudre ces tensions dans une synthèse rassurante, mais pour les laisser résonner avec celles des autres et dessiner une « topographie » partagée de la situation — ses reliefs étant nos refus mêmes.

Car c’est précisément là que se joue la sortie du cercle vicieux : non pas dans une solution individuelle (le codeur qui « décide » de moins utiliser l’IA, le buveur qui « décide » d’arrêter), mais dans l’émergence d’un espace collectif où les contraintes de chacun — y compris celles qu’on tait par honte, par conformisme, ou simplement parce qu’on ne les voit pas — deviennent le matériau brut d’un agir commun. Quand toutes les voix s’expriment, le collectif cesse de tourner en rond dans la boucle de l’accélération et de la honte ; il découvre un paysage, une profondeur que le cercle vicieux aplatissait.
Le buveur est seul face à sa bouteille. Le codeur est seul face à son IA. Le cercle vicieux est toujours, en dernière instance, un cercle solitaire — même quand on est entouré de collègues, même quand on est en open space. Noossoon fait le pari inverse : que l’entre-deux de nos ni-ni, lorsqu’il est partagé, cesse d’être un vide angoissant pour devenir un espace fécond — le lieu même où un « nous » peut advenir, non pas malgré nos limites, mais grâce à elles.
Mais que se passe-t-il, concrètement, dans cet espace, une fois que les ni-ni de chacun ont été posés ?
Il ne s’y passe pas un « débat » au sens classique — pas de thèse contre antithèse, pas de pour et de contre. Il s’y passe quelque chose qu’on observe chaque jour sans y prêter attention : ce qui se passe lorsque de l’eau rencontre un relief. L’eau ne « discute » pas avec la roche. Elle ne la contourne pas non plus comme on évite un obstacle. Elle l’épouse — et en l’épousant, elle la creuse, tandis que la roche, en résistant, donne à l’eau sa direction, ses méandres, sa forme.
Le réel fluant (ce flux pré-objectal, non encore cristallisé en « choses » ou en « moi vs toi ») épouse cette topographie, s’y insinue et la creuse en même temps. C’est un processus de conformation mutuelle : le flux informe la forme (les refus deviennent visibles comme frontières phénoménales), et la forme informe le flux (le réel prend apparence, texture, directionnalité à travers ces négations). C’est ce que les théoriciens de l’énaction appellent le « couplage structurel » : l’organisme et son environnement se constituent mutuellement dans une danse où aucun des deux ne précède l’autre.

Résultat : un monde-avec-nous se phénoménalise – non un monde « pour nous » (possession), ni un monde « sans nous » (objectivité naïve), mais un monde qui advient dans l’entre-deux de nos refus.
La situation devient ainsi le véritable « chef » — non pas comme autorité externe, mais comme configuration relationnelle qui appelle certaines réponses plutôt que d’autres. Le codeur n’est plus seul face à son IA dans la boucle de l’accélération ; le buveur n’est plus seul face à sa bouteille dans la spirale de la honte. Quelque chose d’autre s’est ouvert — non pas un cercle vertueux (ce serait encore une boucle), mais un paysage : un espace à habiter ensemble, dont la profondeur même naît de nos refus partagés, et dont l’intelligence excède celle de chacune de ses parties.
Renvois :
- La cybernétique du « soi » : une théorie de l’alcoolisme, Vers une écologie de l’esprit 1, Gregory Bateson ↩︎
- « Mais, sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, (…) j’ai cru que je ne pouvois les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu’il est en nous le bien général de tous les hommes : car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie ; (…) on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. »
— René Descartes, Discours de la méthode ↩︎ - « Pratītyasamutpāda est communément traduit par « co-production en dépendance », ce qui, par le préfixe « co- », a l’intérêt d’évoquer la concomitance de deux choses qui dépendent l’une de l’autre, le surgissement conjoint de deux phénomènes relatifs l’un à l’autre. Littéralement, le mot composé articule : (1) la racine verbale I, « aller », préfixée de prati-, « vers, à l’encontre » ; ce qui donne « aller vers, aller à l’encontre » (l’un vers l’autre) ; (2) le verbe ut-Pad, composé de ut signifiant « hors de, à partir de » (comme le « out » anglais), et la racine verbale Pad, signifiant « marcher » (reprise dans « pied »). L’ensemble est préfixé par sam, signifiant (comme le « cum » latin) « avec, ensemble, en accord à ». Pratītyasamutpāda signifie donc quelque chose comme « faire irruption ensemble dans la rencontre ». » Nagarjuna. Mettre fin aux controverses – Vigrahavyavartani. Introduction, traduction et notes par Michel Bitbol ↩︎