Que t’inspire la métaphore : « Les yeux sont des miroirs sans tain. »

Par Hervé

Les yeux sont des miroirs sans tain. Ils laissent passer la lumière d’un côté, la réfléchissent de l’autre. Ce que je vois ne se trouve pas de l’autre côté du miroir ; ce que je vois, c’est de la lumière apprivoisée, arraisonnée, réfléchie : une représentation. Mon monde a pour voûte céleste la face réfléchissante du miroir sans tain que sont mes yeux.

Le physicien et philosophe Ernst Mach en avait eu l’intuition : dans un dessin célèbre, il représenta le monde tel qu’il se donne depuis l’intérieur d’un œil – un champ visuel vu depuis la première personne, incluant son propre nez, ses mains, ses jambes. Ce que je vois n’est pas le monde en soi, mais le monde en moi, organisé autour de ce regard qui en est à la fois le foyer et la limite.

Je suis seul dans mon monde, mais je ne suis pas seul au monde. D’autres yeux, d’autres regards captent la lumière et façonnent leurs propres mondes.

Heureusement, il est possible de créer des passerelles entre nos mondes et de les faire communiquer. À travers la parole, nous avons la capacité d’exprimer notre vision personnelle. C’est ainsi que nous tissons progressivement un monde partagé.

Ce monde commun n’englobe pas nos mondes. Il n’est pas plus vaste ; il est au contraire plus réduit. Dans ce monde-là, un chat est n’importe quel chat. Dans nos mondes respectifs, un chat n’est pas n’importe quel chat. Il est ce chat de mon enfance, ou ce chat qui traverse ma rue en ce moment même. Il est unique.

Nos mondes sont uniques mais nous pouvons les partager grâce à la parole, ou plutôt grâce à une certaine parole, une parole qui évite les raccourcis, les catégorisations sommaires, les jugements définitifs, une parole qu’on pourrait en ce sens qualifier d’analogique.

L’analogique, contrairement au numérique, peut prendre une infinité de valeurs dans une plage donnée. Ainsi, le chat de mon enfance est pareil au chat de Schrödinger : à la fois mort et vivant. Biologiquement mort, mais terriblement vivant dans mes souvenirs. Tout dépend du registre dans lequel je me situe.

Nous avons, je crois, beaucoup à gagner à superposer les registres. On perd en exactitude, en clarté (en cybernétique, on parlerait de ‘bruit’), mais on gagne en profondeur.

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