Aller au contenu
NOOSSOON
  • Accueil
  • Cadre Scientifique
  • Blog
  • Connexion

La vraie vie commence quand on dort

Deux penseurs, un philosophe et un célèbre mathématicien, convergent vers une même intuition troublante : c’est dans le rêve que nous sommes vraiment réveillés. Une plongée dans la nuit, pour y trouver ce que le jour nous dérobe.

Publié le

03/08/2026

par

Hervé DORNIER

En lisant un texte de Jean-Pierre Lalloz sur l’« hypnose, le rêve et la séduction », puis un texte d’Alexandre Grothendieck (La clé des songes), une intuition s’est imposée à moi : le jour ne sert peut-être qu’à se sustenter et à se reproduire ; la vraie vie, elle, commence quand on dort.

Ce n’est pas une provocation. C’est une hypothèse sérieuse, étayée par deux grands penseurs, l’un philosophe, l’autre mathématicien, que tout semble opposer – et qui pourtant convergent sur un point essentiel.


1. L’état de veille est une hypnose

Pour le texte de Lalloz (Hypnose, rêve et séduction), l’état de veille ordinaire est régi par le savoir et le choix. Nous y passons notre temps à préférer ceci à cela, à évaluer des possibilités, à comparer des biens. C’est le règne du « préférable », de l’utile, du réalisable.

Mais ce règne a un prix : nous y sommes excusables d’avance. Puisque je sais ce que je sais, puisque les circonstances sont telles, puisque n’importe qui à ma place ferait le même choix rationnel… je ne suis pas vraiment responsable de ce que je fais. Je suis un « sujet quelconque », interchangeable, programmé en quelque sorte par le savoir ambiant.

« Il n’y a donc pas de différence entre être un sujet quelconque, avoir le choix, et être excusé d’avance. »

Or, qu’est-ce que l’hypnose, sinon une fermeture du champ attentionnel et une démission de soi ? L’hypnotiseur capte notre attention sur un objet unique (un pendule, une voix), et nous rend indisponibles à tout autre possible. Le savoir fait exactement la même chose : il nous rend indisponibles à tout ce qui ne correspond pas à ses catégories. Il nous tient dans un cercle de représentations préétablies. Nous sommes donc, structurellement, des hypnotisés volontaires du savoir.


2. Le rêve et la séduction sont des réveils

Lalloz oppose à cette hypnose la séduction. Mais attention : la séduction, chez lui, n’est pas une manipulation. C’est une ouverture, une injonction à être sujet :

« l’objet a une fonction de réveil de la responsabilité de soi puisqu’il a pour réalité l’injonction qu’on prenne enfin la responsabilité d’être sujet. »

L’objet séduisant (qu’il s’agisse d’une personne, d’une œuvre, d’une idée, ou même d’un rêve) est contingent et énigmatique : il ne répond à aucun savoir, il n’est pas utile, il ne sert à rien. Il nous confronte à quelque chose qui n’était pas anticipé. Et il nous somme de décider, sans excuse, sans savoir, sans garantie, si nous y faisons droit ou si, au contraire, nous nous en détournons.

Le rêve, lui, est le lieu où cette sommation se fait la plus pure. Pourquoi ? Parce que dans le rêve, la séduction opère dans le seul champ de la représentation.

Dans la veille, l’objet séduisant est encore mêlé au monde des biens, des usages, des finalités. Même lorsqu’il est étrange, il garde un ancrage dans le réel : une personne, une œuvre, une situation. Le rêve, lui, libère la séduction de tout ancrage matériel. Il n’y a plus d’objet extérieur à évaluer, plus de bien à posséder, plus de situation à maîtriser. Il n’y a que des représentations qui se déploient pour elles-mêmes, sans référence à un monde préexistant.

C’est ce que Lalloz exprime en soulignant que le rêveur consent à une vie purement représentative :

« S’endormir, se laisser aller aux associations, aux images, aux sollicitations hypnagogiques, n’est-ce pas consentir à une vie qui, loin des nécessités de la veille où il faut prendre position à chaque instant, soit au contraire faite de la jouissance de se laisser fasciner ? »

Dans le rêve, la séduction est totale parce qu’elle n’a plus à rivaliser avec le réel. Le sujet n’a pas à choisir entre plusieurs possibles ; il est pris par la représentation elle-même, sans distance, sans recul. Il est à la fois acteur et spectateur, complice et destinataire d’une mise en scène qui ne renvoie à rien d’autre qu’à lui-même.

« La fascination, c’est que l’objet compte absolument. Or, nous le demandons : n’est-ce pas une des définitions possibles de la “vraie” vie ? »

Ainsi, le rêve est le laboratoire de la séduction pure : il nous montre ce que serait une vie où le savoir et le choix auraient disparu, où le sujet serait enfin confronté à sa propre énigme, sans autre ressource que lui-même.


3. Grothendieck : le Rêveur est Dieu, et Il parle la nuit

Alexandre Grothendieck, dans La clé des songes, va encore plus loin. Pour lui, le rêve n’est pas une production de notre psyché ; c’est un don, une parole adressée par un Rêveur qui n’est autre que Dieu.

« Dès le premier rêve que j’ai scruté, je sentais bien que ce rêve ne venait pas de moi. Que c’était un don inespéré, un don de Vie, qu’un plus grand que moi me faisait. »

Le rêveur n’est pas l’auteur de ses rêves ; il en est le destinataire. C’est exactement la structure de la séduction chez Lalloz : on n’est pas victime, on est complice, on consent à être pris par ce qui nous dépasse.

« Nous-mêmes y faisons figure de “rêvants”, voire de “rêvés” — créés dans et par ce rêve que nous sommes en train d’accomplir, animés par un souffle qui ne vient pas de nous. »

Et comme chez Lalloz, l’état de veille est décrit comme un règne de l’inertie, du conditionnement, du « moi » qui s’identifie à ses rôles sociaux. Le rêve, lui, nous sort de cette prison :

« Quand la découverte vient comme une révélation sur toi-même, bouleversant ta relation à toi-même et au monde, c’est comme un mur alors qui s’écroule devant toi, et un monde nouveau qui s’ouvre. »

Pour Grothendieck, le rêve n’est pas une évasion ; c’est une rencontre avec Celui qui nous connaît mieux que nous-mêmes, et qui nous parle dans l’énigme des songes.


4. Alors, faut-il dormir pour vivre vraiment ?

Si l’on prend ces textes au sérieux, oui : la « vraie vie » est une vie de nuit, une vie de rêve, une vie de séduction. Le jour ne sert qu’à se sustenter, à se reproduire, à créer les conditions de possibilité du travail de la nuit.

Mais attention : il ne s’agit pas de dormir toute la journée, ni de confondre rêve et évasion. Le rêve, pour ces deux auteurs, est un travail du sujet – un travail de vérité, d’appropriation de soi, de décision sans recours. Ce n’est pas une fuite hors du monde, c’est une plongée dans ce qui fait vraiment monde.

« Mon rêve, c’est vraiment ma pensée parce que c’est ma pensée sans moi, c’est-à-dire sans l’univers d’excuses que ce terme désigne. »

Une civilisation qui aurait compris cela ne serait pas une civilisation de l’endormissement, mais une civilisation de la rencontre, de l’énigme, du vrai. Elle ne demanderait pas « Qu’est-ce qui est préférable ? », mais « Qu’est-ce qui s’impose à moi, sans raison, et m’appelle à être ? ».


Une autre manière d’être au monde

Peut-être que la grande inversion de notre époque serait celle-ci : cesser de croire que la veille est l’état normal, et que le rêve est une parenthèse étrange.

Peut-être que le jour, avec ses obligations, ses choix, ses savoirs, n’est qu’une longue hypnose collective, une démission partagée.

Et peut-être que la nuit, quand nous nous laissons porter par les songes, nous sommes enfin réveillés – non pas à un monde illusoire, mais à la seule question qui vaille : celle d’être vraiment sujet, sans excuse, sans programme, sans savoir.

Alors, ce soir, quand vous fermerez les yeux, souvenez-vous : vous ne fuyez pas la vie. Vous y entrez.

Grothendieck A., Hypnose, Lalloz J-P., Rêve, Savoir, Séduction, Vérité
Précédent

Donnez voix à ce qui divise,
Donnez relief à vos actions.

Newsletter

S’abonner

© 2025

Gérer le consentement aux cookies
Pour offrir les meilleures expériences, nous utilisons des technologies telles que les cookies pour stocker et/ou accéder aux informations des appareils. Le fait de consentir à ces technologies nous permettra de traiter des données telles que le comportement de navigation ou les ID uniques sur ce site. Le fait de ne pas consentir ou de retirer son consentement peut avoir un effet négatif sur certaines caractéristiques et fonctions.
Fonctionnel Toujours activé
Le stockage ou l’accès technique est strictement nécessaire dans la finalité d’intérêt légitime de permettre l’utilisation d’un service spécifique explicitement demandé par l’abonné ou l’utilisateur, ou dans le seul but d’effectuer la transmission d’une communication sur un réseau de communications électroniques.
Préférences
Le stockage ou l’accès technique est nécessaire dans la finalité d’intérêt légitime de stocker des préférences qui ne sont pas demandées par l’abonné ou l’utilisateur.
Statistiques
Le stockage ou l’accès technique qui est utilisé exclusivement à des fins statistiques. Le stockage ou l’accès technique qui est utilisé exclusivement dans des finalités statistiques anonymes. En l’absence d’une assignation à comparaître, d’une conformité volontaire de la part de votre fournisseur d’accès à internet ou d’enregistrements supplémentaires provenant d’une tierce partie, les informations stockées ou extraites à cette seule fin ne peuvent généralement pas être utilisées pour vous identifier.
Marketing
Le stockage ou l’accès technique est nécessaire pour créer des profils d’utilisateurs afin d’envoyer des publicités, ou pour suivre l’utilisateur sur un site web ou sur plusieurs sites web ayant des finalités marketing similaires.
  • Gérer les options
  • Gérer les services
  • Gérer {vendor_count} fournisseurs
  • En savoir plus sur ces finalités
Voir les préférences
  • {title}
  • {title}
  • {title}