Ce que le témoignage d’un ex-GUDard nous apprend
En 2023, Karine Le Loët diffuse le témoignage d’un jeune homme qui, entre sa terminale et ses vingt ans, s’est radicalisé dans les milieux d’ultra-droite avant d’intégrer le GUD — Groupe Union Défense, organisation étudiante connue pour sa violence. Il raconte comment lui et des camarades en sont venus à agresser sauvagement deux passants dans une rue, les laissant pour morts. L’un des deux gardera des séquelles à vie. Arrêté, incarcéré, jugé, il a depuis rompu avec les milieux d’extrême droite. C’est ce chemin — de la radicalisation à la rupture — qu’il retrace ici avec lucidité.
En 2026, Maxime Pionneau diffuse le témoignage d’Erwann, l’une des victimes de cette soirée-là. Ce soir du 7 mai 2017, Erwann avait dix-huit ans. Il faisait du vélo avec son ami Steven dans le centre de Nantes, le soir de l’élection présidentielle. Il n’était pas antifasciste. Il ne militait nulle part. Il avait été agressé parce qu’il était habillé en noir. Cinq jours de coma. Des séquelles permanentes. Une allocation adulte handicapé. Il est aujourd’hui militant antifasciste. « Ils ont essayé de me tuer, ça n’a pas marché, et ça m’a rendu plus fort. »
Deux témoignages qui permettent d’éclairer crûment les ressorts de la dérive fasciste — et d’entrevoir ce qui pourrait l’endiguer.
I. La phrase qui force l’attention
Une phrase dans le témoignage de l’agresseur éclaire tout :
« J’ai un nom, j’ai une place, j’ai une vraie identité. Et ça, à l’époque, pour moi, ça n’avait pas de prix. »
Ce jeune homme ne décrit pas une idéologie. Il décrit un manque. Le manque d’exister en propre, de compter pour quelque chose, d’être quelqu’un à qui le monde fait signe. Ce manque-là n’est pas une anomalie — c’est le fond de toute existence humaine.
Car toute existence porte en elle quelque chose qui l’interpelle en propre. Une tension, une colère, une énergie, un désir qui résiste aux formulations disponibles et qui demande à être entendu, nommé, incarné. Ce quelque chose ne se laisse pas déléguer — il convoque le sujet en première personne. Si personne ne l’aide à l’entendre, si aucun espace ne lui permet de le dire, il cherche une sortie par les chemins ouverts par d’autres.
Chez ce jeune homme, l’idéologie fasciste a offert une réponse toute faite à la question qu’il n’avait pas encore formulée : qui es-tu ? — Tu es blanc, tu es européen, tu es chez toi, et tu as un ennemi. Ce récit n’a pas éveillé quelque chose en lui — il l’a recouvert. Il lui a épargné la peine de chercher ce que la recherche aurait peut-être un jour produit : non pas un nom et un territoire reçus en héritage, mais un style propre et une vocation.
II. Pourquoi de ce côté-là ?
On pourrait s’arrêter à la psychologie familiale. Un père violent, homophobe, raciste, qui a pré-orienté le regard de son fils. C’est vrai — mais insuffisant. Car ce jeune homme dit lui-même qu’au début, il était choqué par la croix gammée de son camarade de chambre.
Alors pourquoi l’extrême droite, et pas l’extrême gauche ? Pourquoi le GUD, et pas un groupuscule antifasciste ?
Il répond lui-même, avec une brutalité révélatrice : « [Les antifas] Ce ne sont pas des gens qui sont pour la plupart des gros bagarreurs. Ça nous laissait presque sur notre faim. » Ce qu’il cherchait, c’était une épreuve physique de lui-même. Une virilité qui tienne — qui encaisse, qui ne se laisse pas abattre. « J’encaissais bien les coups. J’suis encore debout. » L’antifascisme ne lui offrait pas cela.
Mais il y a peut-être quelque chose de plus profond encore — une fracture anthropologique que la fracture politique recouvre.
La culture de résistance de gauche s’est construite, depuis quelques décennies, dans et par le langage. Les textes, les concepts, l’argumentation, la conscience théorique. Elle parle aux esprits — à des esprits déjà formés, déjà initiés à ses codes.
L’extrême droite, elle, a toujours su parler aux corps. Ses rituels sont corporels : la marche au pas, le cordon serré, la bagarre. Elle offre une expérience physique de la solidarité — on se bat ensemble, on encaisse ensemble, on se relève ensemble. Ce n’est pas qu’une métaphore. C’est aussi dans la chair.
Or ce jeune homme a grandi en campagne, fréquenté un lycée militaire. Son existence était d’abord corporelle — physique, endurante, exposée. L’extrême droite l’a accueilli avec un pack de bières et une marche au pas.
Il y a aussi une asymétrie identitaire profonde. L’extrême droite lui offrait un pour : tu es blanc, tu es européen, tu es chez toi. Elle partait d’une affirmation. L’antifascisme, lui, part structurellement d’une négation : anti. Il définit ce qu’il combat, rarement ce qu’il est. Pour quelqu’un qui cherche désespérément un nom, une place, une identité, ce déséquilibre est décisif.
III. La scène préemptée
Mais cette asymétrie entre pour et contre n’est pas une fatalité. Elle est le symptôme d’une dialectique naturelle qui n’a pas pu se déployer.
L’identitaire et le révolutionnaire sont deux pôles nécessaires d’une même tension. L’identitaire dit : voici ce que nous sommes, voici ce que nous voulons préserver. Le révolutionnaire dit : voici ce que nous voulons devenir, voici ce qui doit changer. Dialectiquement, ils ont besoin l’un de l’autre pour produire quelque chose à la fois de neuf et d’ancré.
Cette dialectique suppose une scène — un espace où les deux pôles puissent se confronter sans que l’un écrase l’autre, où la tension est productive plutôt que destructrice.
Or cette scène a été préemptée. Par le centre — politique, institutionnel, managérial — qui ne dit ni nous sommes pour ceci ni nous sommes contre cela, mais nous gérons. Il se pose en arbitre neutre, en technicien du compromis, en producteur de consensus. Et ce faisant, il n’occupe pas la scène pour y jouer quelque chose — il l’occupe pour empêcher que quoi que ce soit s’y joue.
Les arbitrages produits par ce centre ne satisfont personne, car ils ne sont pas le résultat d’une tension assumée et dépassée. Ce sont des compromis qui noient les singularités sans les avoir entendues.
Les deux pôles, privés de scène commune, se radicalisent alors chacun dans leur coin. La radicalisation n’est pas une pathologie des extrêmes — c’est la conséquence prévisible d’une dialectique qu’on a empêchée de se déployer.
Ce jeune homme n’a pas trouvé de scène dialogique. Il n’a trouvé que deux camps qui se cherchaient dans la rue. La rue comme seule scène disponible — de substitution à la scène dialogique préemptée par le centre.
Et ce mécanisme ne concerne pas que les cas extrêmes. Se fondre dans un groupe qui répond à notre place à la question de qui nous sommes vraiment — c’est ce que font, à des degrés divers, la plupart des gens. L’entreprise qui donne un titre, la profession qui donne une identité, le parti qui donne des certitudes : autant de réponses collectives qui dispensent de chercher en propre ce à quoi on est convoqué. Autant de façons de ne pas entendre son énigme. Le péril n’est pas marginal — il est ordinaire.
IV. Une scène qui ne préempte pas
Pour l’agresseur qui témoigne, c’est la prison qui a joué ce rôle — involontairement, douloureusement, mais réellement. Une scène qui ne préemptait pas, précisément parce qu’elle ne lui offrait rien : ni réponse toute faite, ni camp, ni idéologie. Enfermé avec des détenus qu’il aurait dû haïr selon sa propre logique — « il y a quelques mois, j’aurais été le premier à leur dire de retourner dans leur pays » — il découvre qu’ils l’acceptent. En liberté, il pouvait changer de trottoir — son expression — pour ne pas avoir à confronter ce qui dérangeait sa vision du monde. La prison supprime le trottoir. Elle force la présence à l’autre sans médiation idéologique possible. Et cette présence forcée fait ce qu’aucun argument n’avait pu faire : elle rend l’autre réel.
C’est depuis cette scène sans intermédiation que quelque chose commence, en lui, à se retourner. « Ça me hante, sauf que je n’ai pas le droit d’être hanté par ça parce que je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. » Il y a dans cette formule une lucidité qui est déjà une forme de responsabilité existentielle — quelqu’un qui cesse de se dérober et qui répond, en première personne, de ses actes. Non plus quelqu’un qui cherche à changer le monde, mais quelqu’un qui commence, douloureusement, à habiter sa propre question.
V. Construire des scènes
Il serait commode de s’arrêter là : un jeune homme perdu, rattrapé par la justice, qui refait sa vie. Fin de l’histoire.
Mais la dernière phrase du témoignage de l’agresseur ne le permet pas. « Le pire est à venir. » Dite après les élections européennes, sans développement, sans explication. C’est le pressentiment de quelqu’un qui connaît de l’intérieur ce que la société continue de produire.
Il y a donc urgence. Urgence à ouvrir des espaces au sein desquels chacun puisse entendre l’autre dans son altérité, sa singularité — et s’entendre dans l’énigme qu’il est à lui-même. Non pas des espaces de réconciliation, ni des espaces de consensus — mais des scènes où la tension peut se déployer sans être aussitôt neutralisée, où ce qui divise devient matière à penser plutôt que menace à étouffer.
Car c’est ainsi qu’une république une et indivisible se forme — non par consensus, non par amputation de ce qui dépasse, mais à la façon d’un arbre, dont chaque feuille qui cherche la lumière contribue à la formation des branches, sans en avoir jamais eu la vision d’ensemble. Le tronc commun est la conséquence de singularités assumées — jamais son point de départ.
Ce jeune homme cherchait un arbre où se tenir. Il a trouvé un camp. Erwann cherchait simplement à rentrer chez lui. Il s’est trouvé un camp.
Le pire est effectivement à venir — sauf à construire autre chose : des espaces, des scènes, au sein desquels puissent se déployer les énigmes que nous sommes à nous-mêmes et aux autres.
Avant qu’elles ne déferlent dans les urnes et dans les rues.
VI. Où construire ces scènes ?
La prison a fonctionné pour cet homme, mais elle n’est évidemment pas la solution à la dérive fasciste de la population. Elle nous aide en revanche à comprendre que là où le corps est contraint de rester en présence de celui qu’on considère comme ennemi, là où l’on ne peut pas changer de trottoir, là où on est obligé de vivre ensemble, là réside mieux qu’ailleurs la solution. Or ce lieu existe. Ce lieu, c’est celui de l’organisation, et notamment celui de l’entreprise.
L’entreprise est peut-être, dans la société contemporaine, le lieu le plus ordinaire et le plus universel où se combinent la contrainte corporelle — on ne choisit pas ses collègues, on ne les fuit pas d’un clic — une certaine égalité de statut qui rend le dialogue possible, même asymétrique, et l’enjeu pratique d’actes concrets : produire, réparer, délivrer. Des corps qui travaillent ensemble, pas seulement des esprits qui débattent.
C’est aussi le lieu où le centre gestionnaire, que nous avons critiqué, est le plus puissant — management, process, reporting. Il a préempté la scène quotidienne en la neutralisant par des dispositifs de dialogue contrôlé : ordres du jour, séminaires de cohésion, bilans de performance. Autant de formats qui encadrent l’expression et refoulent les tensions.
Si l’on veut rouvrir une scène, c’est donc là qu’il faut le faire. Non pas en y organisant des débats théoriques — mais en créant des espaces où la parole peut advenir sans être capturée d’avance par la logique managériale. Des espaces où l’on ne parle pas pour améliorer la performance ou désamorcer les conflits, mais pour entendre les contradictions, les tensions qui nous habitent — pour entendre l’autre, en soi et chez les autres.