Les gilets jaunes (GJ) inauguraient quelque chose de nouveau. Mais parce qu’ils manquaient du cadre épistémologique leur permettant de comprendre ce qu’ils inauguraient de neuf, ils ont été « rattrapés par la patrouille » en quelque sorte. Je veux parler de la patrouille médiatique et politique dont le métier est la parole – qu’elle manie très bien et dont elle se gargarise à longueur de plateaux. Cette parole-là est polarisée, clivée, et donc clivante. Nul ne peut échapper aux clivages qu’elle instaure, et sûrement pas les « représentants » des GJ de l’époque. La prise de parole médiatique a été le début de la fin des GJ.
Qu’aurait-il fallu faire? Ne pas se rendre sur les plateaux tv, ne pas répondre aux sollicitations des journalistes, n’écrire aucun slogan. Impossible car nous sommes des êtres de parole. Il est pour nous impossible de se taire. Alors?
Alors il eût fallu comprendre ce que métaphorisait le mouvement des GJ à travers l’occupation des ronds-points : une topographie avec laquelle les flux anonymes de marchandise, d’automobilistes indifférents, devaient négocier leur passage, avec pour effet de ralentir la « machine » économique, obligeant celle-ci à tenir compte de leur présence et à les respecter.
Je me souviens d’une vidéo d’un GJ traversant et retraversant un passage piéton, obstinément, mutiquement, ostensiblement pour n’exprimer rien d’autre que sa présence, signifiant par là qu’il faudrait dorénavant faire avec lui, qu’il faudrait dorénavant compter sur lui. Etait-ce là un caprice d’enfant? Peut-être mais alors celui d’un « petit blanc » (Bouteldja) en passe de devenir un « petit prince » (Saint Ex), ayant pris suffisamment de recul sur lui-même pour dire stop et injecter du sens dans la machine.

