« En 1906, à l’époque où le Japon s’occidentalise et s’industrialise, Okakura Kakuzô, lettré et amateur d’art éclairé, publie en anglais, à destination du public étranger, Le Livre du thé. À contre-courant de l’évolution de son pays, il veut attirer l’attention sur ce qui constitue à ses yeux un fait de civilisation à part entière : la cérémonie du thé, définie comme un culte fondé sur « l’adoration du beau jusque dans les occupations les plus triviales de la vie quotidienne ». « C’est une hygiène, explique-t-il, puisqu’elle contraint à la propreté ; une ascèse, puisqu’elle démontre que le bien-être loge dans la simplicité et non dans quelque coûteuse complexité ; une géométrie éthique, enfin, dans la mesure où elle définit notre sens des proportions au regard de l’univers. Elle représente, par-dessus tout, le véritable esprit démocratique de l’Extrême-Orient, en ce qu’elle fait de chacun de ses adeptes un aristocrate du goût. » »
Dans cet extrait de La Tyrannie de la réalité (Mona Chollet), on perçoit la complexité comme quelque chose de surajouté et non comme une donnée. La complexité semble être de notre fait, et non celui de la nature. Si tel est le cas, alors « penser et agir dans la complexité » consiste d’abord et avant tout à cerner ce qui, dans notre approche de la réalité, nous conduit à penser qu’elle est complexe.
Sans doute est-ce notre propension à discriminer, à réduire le tout à ses parties, à ses composants ultimes. Ce faisant on complexifie la matière, et ce à l’infini.
Ceci dit, nous butons depuis maintenant un siècle sur une difficulté épistémologique : les constituants ultimes de la matière semblent rétifs à l’objectivation. Tantôt corpusculaires, tantôt ondulatoires, on ne sait plus trop sur quoi poser nos pieds.
Ce qui continue de résister, à vrai dire, c’est notre croyance en un sol stable sur lequel les poser. Et ce que nous refusons d’admettre c’est peut-être qu’il n’y a pas de sol stable, pas de territoire, mais seulement des cartes mentales qui cherchent en permanence à stabiliser le flux mouvant, héraclitéen, du réel.
Pourtant, admettre que nous évoluons au sein de cartes mentales, et non sur un territoire ferme qui résisterait à notre désir de connaissance, nous permettrait sans doute de retrouver cette souplesse toute orientale (du moins ce qu’il en reste), cette disposition d’esprit à « faire avec », à co-produire avec l’altérité (l’altérité étant vue ici comme ce qui déborde des anticipations purement déterministes de nos cartes mentales), avec pour guide, non la quête de la vérité ultime, mais la sensibilité, la grâce d’un agir qui sait qu’au-delà d’un certain seuil ce qui le soutenait s’effondre. C’est par exemple l’agir de l’oiseau qui, contrairement à Icare, sait, sent, éprouve que plus il vole haut plus il va vite, mais qu’au-delà d’une certaine altitude l’air se fait rare et qu’il doit donc « faire avec », ne pas chercher à s’y soustraire, qu’il est même la condition de possibilité du vol. Il s’agit en quelque sorte de vivre à la frontière, ni en deçà, ni au-delà.
Transposé aux interactions humaines, l’agir situationnel flirte avec ce qui est aux marges, ce qui dans le paysage consensuel dénote, est marginal, et essaie d’en épouser les contours. Il se rend attentif à ce qui n’est pas dans la norme, lui donne la parole. Il se comporte comme « un aristocrate » qui n’a goût que pour ce qui est rare, subtil et délicat.
La chambre du thé est ce dispositif par lequel le maître de thé se rend sensible à sa participation à l’ordre de la nature. Sans doute nous faut-il, en occident comme en orient, réintroduire un tel dispositif qui à certains égards rappelle le plan incliné de Galilée canalisant le phénomène de telle sorte qu’il réponde à ses attentes, à cette différence essentielle près que les attentes en question ne seraient plus de l’ordre du dévoilement de la nature mais de l’ordre de la justesse de notre agir, ayant assimilé que nous étions non seulement les descendants de l’ordre naturel, ses héritiers, mais aussi ses ascendants, ses co-créateurs, avec ce que cela comporte de responsabilité.
