Quiconque a visionné cette vidéo1 est bluffé par l’intelligence collective des fourmis. D’autant plus que ces dernières n’ont pas de vision d’ensemble, contrairement à nous qui sommes en surplomb de la scène. Alors, comment font-elles pour guider aussi intelligemment l’objet à travers le labyrinthe ?
Les chercheurs avancent une explication : «Lorsqu’une charge importante, transportée par un grand groupe de fourmis, entre en collision avec la limite, elle ne s’arrête ni ne se rétracte. Au contraire, les changements de sa direction de mouvement et de sa vitesse sont minimes, et elle continue à glisser de manière persistante le long de la limite sur une distance étendue.»
Même si certaines fourmis s’opposent au mouvement d’ensemble, leur nombre reste insuffisant pour dévier la charge. Celle-ci glisse ainsi jusqu’à une ouverture. Et si elle se retrouve coincée dans une impasse ? Le nombre de fourmis opérant un changement de direction augmente progressivement, jusqu’à ce qu’il soit suffisant pour modifier la trajectoire. Et ainsi de suite… jusqu’au succès.
En ce sens, l’intelligence collective des fourmis illustre à merveille la stratégie du célèbre général chinois Sun Tzu, qui voulait qu’on « demande la victoire, non aux généraux, mais à la situation »2.
En effet, aucun général ne dirige les fourmis : c’est la charge qui les solidarise et coordonne leurs efforts en glissant le long des parois.
Livrons-nous maintenant à une petite expérience de pensée. Imaginons que la charge en question ne soit pas matérielle mais de l’ordre du concept. Imaginons par exemple que la charge
soit le T de Truth et que les fourmis soient en réalité des scientifiques chargés de faire progresser la vérité à travers le dédale.
Les fondateurs de la mécanique quantique ont vécu cela. Écoutez la physicienne Mioara Mugur-Schächter l’évoquer :
« Ceux qui se sont attelés à la tâche de représenter les microsystèmes (…) se sont trouvés confrontés à une situation cognitive qui, à l’époque, était sans doute inusuelle à un point tel que l’effort nécessaire d’innovation dépassait de loin les facultés d’une seule intelligence. Et même les capacités d’un seul génie. Mais d’autre part cette situation cognitive singulière imposait plus ou moins implicitement des restrictions tellement contraignantes que celles-ci ont agi comme un moule commun qui a assuré un grand degré d’unité entre les résultats des différentes approches. C’est la situation cognitive qui a orchestré la construction de la mécanique quantique. Placée sur un niveau supra individuel, intersubjectif, elle a remplacé d’une manière implicite le contrôle unificateur conceptuel-logique qui d’habitude fonctionne explicitement à l’intérieur d’un seul esprit novateur. Omniprésente d’une manière extérieure et neutre, elle a agi comme un organisateur et un co-ordinateur. »
Comme pour les fourmis, c’est la situation instrumentale et cognitive qui a été vecteur de la solution, et non l’intelligence des individus.
Comme le précise ailleurs3 Mioara Mugur-Schächter, la théorie quantique «a émergé (longuement, entre 1900 et 1935 environ) d’une vraie petite foule de contributions d’auteurs différents : Bohr, Plank, Einstein, de Broglie, Schrödinger, Heisenberg, Born, Pauli, von Neumann, Dirac. Et j’en oublie certainement un bon nombre. Or ces contributions dont quelques-unes ont même émergé d’une façon parallèle, pratiquement sans interagir et qui toutes ont été essentielles, mais aussi fortement dissemblables, chacune originale et de grande envergure créative, se sont finalement assemblées dans un tout parfaitement cohérent.»
Cette dynamique offre une leçon inspirante : face à des enjeux comme le dérèglement climatique, la solution pourrait émerger, non d’un leadership, mais d’une collaboration orchestrée par la situation elle-même.
Chez noossoon.com, nous appliquons précisément cette idée : transformer les contraintes en moteur d’une intelligence collective émergente. Comme les fourmis ou les pionniers de la quantique, nous laissons la « situation » – nos divisions et nos limites – orchestrer des solutions inédites à des problèmes dont la complexité dépasse notre entendement.
- Issue de l’étude Comparing cooperative geometric puzzle solving in ants versus humans . Pdf en bas de page. ↩︎
- Eloge du conflit, Miguel Benasayag et Angélique del Rey ↩︎
- Texte téléchargeable à l’adresse : (PDF) Sur le tissage’ des connaissances. Pdf en base de page. ↩︎