Vous connaissez sans doute le « jeu du post-it » qui consiste à deviner ce qui est inscrit sur le post-it collé sur votre front en posant des questions fermées. Tant que la réponse à votre question est Oui, vous avez le droit de poser une nouvelle question. Si la réponse est Non, votre tour prend fin. Le premier qui trouve a gagné.
Le célèbre physicien John Archibald Wheeler, dans son article “World as system self-synthesized by quantum networking” (IBM, 1988)1, a eu l’idée d’inventer une variante à ce jeu pour nous aider à comprendre en quoi consiste la quantique. Dans cette variante, les personnes à qui je dois poser mes questions peuvent avoir convenu de ne pas se mettre d’accord sur un mot. Chacune répond à ma question par oui ou non selon son bon plaisir — avec une seule petite réserve : si je les mets au défi, et qu’elles ne peuvent pas produire un mot compatible avec leur propre réponse et avec toutes les réponses précédentes, alors elles perdent et je gagne.
Si aucun mot n’a été inscrit sur le post-it fixé sur mon front, voici ce qui se passe :
| Étape | Ce qui se passe |
|---|---|
| 1. Aucun mot choisi | Les joueurs ne s’accordent sur rien au départ. |
| 2. Réponses libres mais cohérentes | Chaque « oui » ou « non » est improvisé, mais doit rester compatible avec un mot possible. |
| 3. Le mot émerge | À la fin, un mot apparaît — créé par les questions et les réponses. |
Par exemple :
Q : « Est-ce vivant ? » → Oui
Q : « Est-ce un animal ? » → Oui
Q : « A-t-il des plumes ? » → Non
Q : « Est-ce un félin ? » → Oui
Le mot « chat » est un candidat possible. Il est le produit d’une co-création. Wheeler, dans son article, écrit ceci : « Le mot est-il déjà là… à m’attendre ? Non. Le mot que nous obtenons au final ne figure même pas sur le sticker avant que je ne choisisse et ne pose mes questions. »
Le parallèle avec la quantique est saisissant :
| Jeu (dans sa variante) | Quantique |
|---|---|
| Le mot n’existe pas avant les questions | L’électron n’a pas d’état défini avant la mesure |
| Les questions forcent une réponse | La mesure force un état défini |
| Le résultat dépend des questions | Le résultat dépend du type de mesure |
| La réalité émerge du dialogue | La réalité émerge de l’expérimentation |
| Les réponses sont partagées (plusieurs joueurs) | Les mesures sont communiquées → construisent une réalité partagée |
Selon Wheeler, nous ne vivons pas dans un monde pré-donné. Nous le co-créons en jouant à une version géante du jeu du post-it. Chaque question que nous nous posons (scientifique, philosophique, personnelle) modifie le jeu. Chaque réponse partagée (dans un labo, un livre, un tweet) contraint et façonne la réalité.
À vous de jouer !
Essayez la variante de Wheeler avec des amis :
- Ne choisissez aucun mot.
- Répondez librement mais de façon cohérente.
- Observez comment un mot naît de rien.
Et demandez-vous :
Quelles questions posons-nous collectivement aujourd’hui ? Quel “mot” (quelle réalité) sommes-nous en train de co-créer ?
Références :
- Wheeler, J. A. (1988). World as system self-synthesized by quantum networking ↩︎
Partagez ce billet si vous pensez, comme Wheeler et comme nous, que la réalité est un jeu de co-construction.
