
1. La métaphysique des lois
L’idée que le cosmos soit régi par des lois universelles est un présupposé si ancien et si fécond qu’on ne le questionne presque plus. Il a nourri la physique moderne, qui a projeté sur la nature l’image d’un ordre impersonnel régi par des lois universelles. Il a nourri la philosophie politique, qui a fait du législatif le cadre premier du vivre-ensemble. Nous avons fini par croire que les relations humaines, comme les phénomènes naturels, devaient être encadrées par des règles abstraites, valables pour tous et en tout temps.
Cette vision a une vertu indéniable : elle protège contre l’arbitraire du pouvoir et du caprice. Mais elle a un coût caché : elle nous rend aveugles à ce qui nous lie vraiment. En privilégiant l’universalité froide de la règle, elle tend à dissoudre les attachements concrets, les habitudes partagées, les dépendances mutuelles. Elle nous fait voir le monde comme un ensemble d’objets à réguler plutôt que comme un tissu de relations à entretenir.
2. Le rite, autrement
Il existe pourtant d’autres manières de penser le vivre-ensemble. Le Petit Prince de Saint-Exupéry en offre une figure lumineuse et simple. Le renard ne demande ni loi ni droits. Il propose un rite.
Qu’est-ce qu’un rite ?
« C’est quelque chose de trop oublié, dit le renard. C’est ce qui fait qu’un jour est différent des autres jours, une heure des autres heures. Il y a un rite, par exemple, chez mes chasseurs. Ils dansent le jeudi avec les filles du village. Alors le jeudi devient un jour merveilleux ! Je vais me promener jusqu’à la vigne. Si les chasseurs dansaient n’importe quand, les jours se ressembleraient tous, et je n’aurais point de vacances. »1
Dans le monde du Petit Prince, il n’y a pas de lois abstraites. Il y a des rites : des habitudes observées chez les autres, auxquelles on s’articule patiemment. Des gestes hérités ou inventés qui, peu à peu, tissent un commun fragile et vivant.

3. Et la science ?
Le rite n’est pas réservé aux contes ou à la vie sociale. Il est au cœur même de la méthode scientifique.
Les protocoles expérimentaux sont des rites : ils répètent les mêmes gestes, dans le même ordre, sous les mêmes conditions.
Les « lois de la nature » elles-mêmes peuvent être vues comme des rites stabilisés : des façons de faire qui ont montré, au fil des répétitions, une fécondité remarquable pour l’agent qui les pratique. Quand Newton énonce la loi de la gravitation, il ne révèle pas un ordre caché préexistant ; il propose un rite puissant : « calcule ainsi, et tu pourras prédire les trajectoires ». Ce rite s’impose parce qu’il fonctionne pour l’agent qui l’emploie.
L’affaire de la si mal nommée « mémoire de l’eau », revisitée par Francis Beauvais, en offre une illustration saisissante2. Dans les expériences de Benveniste sur les hautes dilutions, un effet apparaissait de façon répétée lorsque les expérimentateurs, habitués à étiqueter les échantillons, restaient engagés dans le flux du protocole. Même en aveugle, le pattern attendu pouvait persister tant que les agents conditionnés participaient pleinement au rite — leurs gestes, leur attention, leurs attentes personnelles formant une boucle vivante avec le système biologique. Dès qu’un superviseur extérieur, non conditionné, intervenait, le pattern disparaissait.
Du point de vue d’une interprétation bayésienne quantique (QBism), il n’y a là ni mémoire physique de l’eau ni fraude : seulement une co-production des phénomènes dans laquelle interviennent les probabilités subjectives des agents. Il n’y a pas de « loi » universelle découverte, mais un rite localement fécond, dépendant de ceux qui le pratiquent.
La science progresse ainsi : non par la découverte de nouvelles lois, mais par l’invention et la stabilisation collective de rites qui permettent à nos structures d’anticipation de s’ouvrir à de nouvelles structures, plus englobantes.
4. La réalité comme co-production en dépendance
Ce qui se joue à travers tous ces exemples, c’est notre capacité à faire advenir la réalité autrement.
Rien n’est donné une fois pour toutes, rien ne possède d’existence propre, d’essence indépendante. Les « lois », qu’elles soient dites naturelles ou sociales, n’existent pas avant nos relations ; elles en émergent comme des cristallisations provisoires de gestes, d’attentes et d’attentions partagées.
Et nous sommes, dès l’origine, dès notre naissance, pris dans des rites, certains hérités de notre espèce, d’autres reproduits ou institués par nos parents. Et plus tard, nous serons pris dans les rites de nos communautés de travail, d’amitié, de recherche.
***
Mais nos anticipations ne s’accordent pas toujours avec ce qui surgit ; c’est alors que notre structure d’anticipation doit s’ouvrir, se fluidifier, s’élargir pour intégrer ce qui la déjoue.
C’est précisément ce qu’ont fait les théoriciens de la mécanique quantique. Ils sont parvenus à rendre compte de deux descriptions en apparence contradictoires — ondulatoire et corpusculaire — au sein d’un même formalisme. Cela a exigé l’abandon du strict déterminisme au profit d’une théorie probabiliste, seule à même d’intégrer la liberté de l’expérimentateur dans le choix de dispositifs incompatibles.

De même, Noossoon cherche à ouvrir des espaces où des structures d’anticipation divergentes peuvent se rencontrer, entrer en conflit et en résonance, s’articuler, sans qu’aucune ne prétende détenir la vérité définitive. Le rite qu’il institue — lire attentivement, écrire avec soin, répondre avec générosité — rend possible la co-production en dépendance d’une réalité plus riche et plus féconde. Il stabilise sans figer, rend prévisible sans réduire à l’automatisme, tient lieu de loi sans s’imposer du dehors. Il institue et protège le milieu fragile où des êtres dépendants, dépourvus d’essence propre, inventent jour après jour une manière de faire face, collectivement, aux impondérables de l’existence.
Comme dans la rencontre entre le Petit Prince et le renard, comme dans le laboratoire de Benveniste où l’expérimentateur et le système biologique s’entrelacent, Noossoon fait le pari que quelque chose de neuf s’articulera peu à peu entre celles et ceux qui le rejoignent.
Et vous?
- Saint Exupéry, Antoine. Le Petit Prince. ↩︎
- Beauvais, Francis. » Memory of Water » Experiments Explained with No Role Assigned to Water: Pattern Expectation after Classical Conditioning of the Experimenter. ↩︎