La proposition cosmopolitique, par Isabelle Stengers

“L’idiot est celui qui toujours ralentit les autres, celui qui résiste à la manière dont la situation est présentée, dont les urgences mobilisent la pensée ou l’action. Et cela, non pas parce que la présentation serait fausse, non pas parce que les urgences seraient mensongères, mais parce qu’il y a quelque chose de plus important. Qu’on ne lui demande pas quoi. L’idiot ne répondra pas, il ne discutera pas. L’idiot fait présence, (…) fait interstice. Il ne s’agit pas de lui demander des comptes : “Qu’est-ce qui est le plus important?”. Il ne sait pas. Mais son efficace n’est pas de mettre en abîme les savoirs, de créer une nuit où toutes les vaches sont grises. Nous savons, il y a des savoirs, mais l’idiot demande que nous ne nous précipitions pas, que nous ne nous sentions pas autorisés à nous penser détenteurs de la signification de ce que nous savons. (…) La plupart du temps, comme tout un chacun, je crois que je sais ce que je sais. Mais ce mot, cosmopolitique, m’est venu dans un moment où l’inquiétude m’a saisie, où j’ai eu besoin de ralentir face à la possibilité qu’en toute bonne volonté, je sois en danger de reproduire ce que, depuis que j’ai commencé à penser, j’ai appris être le pêché mignon de la tradition à laquelle j’appartiens : transformer en clé universelle neutre, c’est-à-dire valable pour tous, un type de pratique dont nous sommes particulièrement fiers.” Isabelle Stengers