Les usages de la présence : description et prescription dans l’œuvre de Mikel Dufrenne, par Stéphane Basille

“La présence est donc un point de passage théoriquement fondamental, puisqu’elle permet de penser ensemble union et séparation, équivocité que Dufrenne résume parfaitement lors d’une conférence de 1970 : « Être présent-à, comme un spectateur à une représentation, un témoin à un événement, c’est s’arracher à la présence : être devant et non plus avec. »” Stéphane Basille

Le réel en dépit du réalisme, par Michel Bitbol

“La « réalité objective » est produite par une opération qui s’apparente à la sculpture, c’est-à-dire à l’extraction de masses colossales hors du bloc de l’expérience pour en dégager une forme svelte intersubjectivement reconnaissable. Tout ce qui est ressenti, tout ce qui résonne, tout ce qui s’émeut, tout ce qui relève des tonalités affectives, tout ce qui s’inscrit dans des circonstances uniques ou dans des relations interpersonnelles sans précédent, est enlevé du marbre de l’expérience pour laisser affleurer les linéaments reproductibles d’un « monde sans nous ». Il en résulte que l’expérience, notre expérience, est bien plus dense que le résidu objectivé que nous appelons « monde extérieur ». Elle contient de quoi constituer la totalité de ce que nous rangeons sous le nom de « réalité extérieure », y compris ses manifestations observables, y compris son concept d’animal vertical rampant sur le sol d’une planète bleue, y compris le foisonnement (pensé) de ses possibles, y compris ses structures mathématiques, y compris les nombres transfinis et l’« infini absolu » du mathématicien Cantor. Mais l’expérience, notre expérience, enveloppe de surcroît l’« épaisseur » incarnée que fait valoir Florian Forestier, cette épaisseur au regard de laquelle l’armature du monde objectivé n’est qu’une toile arachnéenne ténue. Ce qui manque dans le « monde sans nous » du matérialiste spéculatif, ce qui a été soustrait pour l’obtenir, est donc bien presque tout. La pulpe du réel excède de très loin la « réalité extérieure ».” Michel Bitbol

Bachelard avec la simulation informatique: nous faut-il reconduire sa critique de l’intuition? , par Franck Varenne

“Bachelard a constamment travaillé à minorer le rôle de l’intuition dans la pratique scientifique. Sans nier son omniprésence, il lui a systématiquement donné un rôle négatif : il la présente comme ce qui doit être par destination et par nature rectifié. (…) Or, cette épistémologie bachelardienne de la raison vivante, et pour cela même dialectique, ne nous paraît pas pouvoir rendre compte des nouvelles pratiques de simulation informatique propres à la recherche scientifique contemporaine. (…) La pratique montre que, dans un nombre croissant de domaines scientifiques – sciences de la nature, sciences humaines aussi bien que sciences des artefacts -, la simulation ne joue plus le rôle de succédané temporaire d’une théorie encore en gésine parce que non encore élaborée ; c’est-à-dire qu’elle ne joue plus systématiquement le rôle d’un modèle provisoire ou d’un schéma servant à condenser les mesures. Elle joue au contraire de plus en plus le rôle d’une réplication détaillée du réel : elle est une intuition reconstruite avec justesse mais sans abstraction rationnelle et généralisante, donc sans transfiguration iconique.”

Dialogue avec Bernard d’Espagnat Sur le “Traité de physique et de philosophie”, par Michel Bitbol

“Ce texte est celui de mon intervention à un colloque organisé par Léna Soler autour du “Traité de physique et de philosophie” de Bernard d’Espagnat (Fayard, 2002). Il y est question du statut de la réalité, de notre position en elle ou face à elle, de son caractère ineffable ou arraisonnable par une science comme la physique, de son caractère pré-structuré ou à structurer par la recherche. Deux attitudes philosophiques sont confrontées : (1) celle qui consiste à maximiser, dans le produit de la connaissance, la part de structure que l’on croit pouvoir attribuer à la réalité telle qu’elle est indépendamment de nous, et (2) celle qui consiste inversement à maximiser la part de structure que l’on croit pouvoir attribuer à la méthode même qui est employée dans la recherche. Chacune de ces deux attitudes trace un programme épistémologique : celui du physicien réaliste, et celui du “métaphysicien” néo-kantien.” Michel Bitbol

Le phénomène selon Michel Bitbol

Comment rendre raison, non pas d’une trajectoire, mais d’une série discontinue approximative de positions? Telle est la question que s’est posée Heisenberg. Et sa réponse a été le principe d’indétermination. …