L’intersubjectivité : perspectives philosophiques et philosophie des perspectives, par Isabelle Thomas-Fogiel

“Initialement, par la perspective, le peintre assigne au spectateur un lieu fixe, un point de vue d’où regarder le tableau, comme le montre aussi bien la première expérience de Brunelleschi que les nombreux traités savants sur la perspective. Or, il est indéniable que cette position spatiale du spectateur préfigure, directement ou indirectement, la notion moderne d’un sujet qui contemple le monde comme on regarde une scène de théâtre. Le sujet se trouverait face au monde mais non à l’intérieur de lui (…) Dès lors, plus qu’une simple technique picturale, la perspective est devenue cette opération constitutive de l’esprit moderne, qui thématise le point référentiel, ou point de vue extérieur, par lequel le monde peut être considéré de manière objective. Or, la dénonciation de cette position de « face à face » est sans doute le point commun à toute la philosophie contemporaine, par-delà la diversité de ses approches et la variété de ses positions. Comment, si le sujet est au monde comme face à un spectacle, penser sa relation à autrui ? Dit autrement, comment penser l’autre homme, qui se donne moins comme un objet que j’examine ou un spectacle que je contemple que comme un autre œil, dont partent également les lignes de la perspective ? Tels sont les termes en lesquels nous poserons le problème philosophique de l’intersubjectivité, en insistant sur le lien entre la question de l’intersubjectivité et la question de la sortie hors du paradigme de la perspective classique.”

Dialogue avec Bernard d’Espagnat Sur le “Traité de physique et de philosophie”, par Michel Bitbol

“Ce texte est celui de mon intervention à un colloque organisé par Léna Soler autour du “Traité de physique et de philosophie” de Bernard d’Espagnat (Fayard, 2002). Il y est question du statut de la réalité, de notre position en elle ou face à elle, de son caractère ineffable ou arraisonnable par une science comme la physique, de son caractère pré-structuré ou à structurer par la recherche. Deux attitudes philosophiques sont confrontées : (1) celle qui consiste à maximiser, dans le produit de la connaissance, la part de structure que l’on croit pouvoir attribuer à la réalité telle qu’elle est indépendamment de nous, et (2) celle qui consiste inversement à maximiser la part de structure que l’on croit pouvoir attribuer à la méthode même qui est employée dans la recherche. Chacune de ces deux attitudes trace un programme épistémologique : celui du physicien réaliste, et celui du “métaphysicien” néo-kantien.” Michel Bitbol

À propos du point aveugle de la science, par Michel Bitbol

“La science présente un gigantesque point aveugle en son cœur, et, comme tout point aveugle, il n’est pas reconnu par le sujet aveuglé. Pourtant, même si d’ordinaire on ne le remarque pas, ce point aveugle a des effets importants sur la pratique et l’interprétation de la science. Je vais expliquer ici comment définir le point aveugle cognitif, ses effets visibles sur la pratique et les résultats de la recherche scientifique, et la manière dont il menace la cohérence de la conception que la science se fait d’elle-¬‐même. Finalement, j’esquisserai une stratégie permettant de dépasser ce point aveugle, ou de se le réapproprier.” M.Bitbol