L’intersubjectivité : perspectives philosophiques et philosophie des perspectives, par Isabelle Thomas-Fogiel

“Initialement, par la perspective, le peintre assigne au spectateur un lieu fixe, un point de vue d’où regarder le tableau, comme le montre aussi bien la première expérience de Brunelleschi que les nombreux traités savants sur la perspective. Or, il est indéniable que cette position spatiale du spectateur préfigure, directement ou indirectement, la notion moderne d’un sujet qui contemple le monde comme on regarde une scène de théâtre. Le sujet se trouverait face au monde mais non à l’intérieur de lui (…) Dès lors, plus qu’une simple technique picturale, la perspective est devenue cette opération constitutive de l’esprit moderne, qui thématise le point référentiel, ou point de vue extérieur, par lequel le monde peut être considéré de manière objective. Or, la dénonciation de cette position de « face à face » est sans doute le point commun à toute la philosophie contemporaine, par-delà la diversité de ses approches et la variété de ses positions. Comment, si le sujet est au monde comme face à un spectacle, penser sa relation à autrui ? Dit autrement, comment penser l’autre homme, qui se donne moins comme un objet que j’examine ou un spectacle que je contemple que comme un autre œil, dont partent également les lignes de la perspective ? Tels sont les termes en lesquels nous poserons le problème philosophique de l’intersubjectivité, en insistant sur le lien entre la question de l’intersubjectivité et la question de la sortie hors du paradigme de la perspective classique.”